LE PORTFOLIO DE GUILLAUME SERINA 2022-2023

Master 2 EFE Recherche

Présentation (Décembre 2024)

PREMIERE PARTIE : ENSEIGNEMENT
INTEGRATION DE LA GUERRE FROIDE DANS MON ENSEIGNEMENT

1.1 Le LILA, mon contexte d’enseignement

Le Lycée International de Los Angeles a fêté ses quarante-cinq ans d’existence et s’approche de son demi-siècle. L’établissement a été « fondé en 1978 par un groupe de visionnaires d’origines culturelles variées qui voulaient que la communauté de Los Angeles ait une école qui prépare les enfants à vivre dans un environnement qui devenait de plus en plus international. Etant majoritairement français, ils ont choisi de proposer un programme fondé sur celui de l’Education Nationale française »[1].

Depuis la petite maison du quartier de Van Nuys et ses sept élèves, l’école a bien grandi et n’a cessé de se développer. Aujourd’hui, le LILA compte plus de mille élèves, répartis sur quatre campus dans différents quartiers de l’agglomération, allant de la Maternelle Petite Section à la Terminale. Son programme est bilingue français/anglais, et il propose au lycée la voie traditionnelle française du Baccalauréat et celle du diplôme du Baccalauréat international (IB), une formation née en Suisse en 1968.

La communauté du LILA est unique en son genre: on compte une quarantaine de langues parlées et cinquante et une nationalités différentes[2]. On entend des accents dans tous les coins des campus, et les échanges pluriculturels sont riches – entre enfants et entre parents. L’équipe enseignante est également très internationale et professionnellement diverse. On trouve des enseignants français de l’Education nationale, qui souvent changent de pays tous les quatre ou cinq ans dans le cadre de l’AEFE (Agence pour l’Enseignement Français à l’Etranger) ; des enseignants français sous contrat local (je fais partie de cette catégorie) ; des enseignants américains, issus du public ou du privé ; des enseignants étant accrédités pour l’IB provenant d’autres pays (Turquie, Royaume-Uni, Pakistan, Canada…). La salle des professeurs est par conséquent un mélange de cultures passionnant et l’on passe constamment du français à l’anglais et inversement. La plupart des réunions se tiennent en anglais, dès lors qu’il n’y a pas de francophone dans l’assistance. J’ajoute que la direction de l’école est également internationale. Notre cheffe d’établissement par interim est britannique et parfaitement bilingue en français, notre directeur de campus collège-lycée est français, assisté pour l’IB d’un canadien et pour le collège d’une irlandaise. Quant aux directeurs des campus élémentaires, ils sont français et américains.

1.1.1. La mission et les valeurs du LILA

« Notre mission est de développer des penseurs critiques bilingues qui sont ouverts d’esprit, confiants, attentionnés et préparés pour réussir dans un monde divers et compétitif (…) La réalisation de notre mission et de notre vision se fonde sur le principe que chaque membre de notre communauté s’engage à promouvoir : le respect, l’excellence, la diversité » . Sur certains murs du campus secondaire, on retrouve ces valeurs inscrites dans les deux langues.

Pour remplir ces objectifs tout en continuant de se développer, l’établissement s’appuie sur plusieurs accréditations officielles, à commencer par celle du ministère de l’Education nationale, puis d’organismes américains et internationaux[3].

C’est dans ce contexte bilingue et pluriculturel que j’ai donc commencé ma carrière d’enseignant. J’ai pu m’appuyer sur une structure solide, qui se développe et globalement bien organisée. Le LILA est une association à but non lucratif (statut de non profit organization aux Etats-Unis), dont le financement repose presque exclusivement sur les inscriptions et sur des campagnes de levées de fonds régulières auprès des familles. Comme toute association, les revenus sont réinvestis dans l’activité de l’établissement quasiment dans leur intégralité.

1.1.2. « Portrait robot » des familles

Les familles de la communauté du LILA sont majoritairement financièrement aisées. Cependant, on constate tout de même une mixité sociale, puisque 26% des élèves bénéficient soit de la bourse attribuée aux élèves citoyens français qui remplissent les critères de revenus via le Consulat général de France, soit de l’aide financière interne au LILA.

La mixité est surtout culturelle et linguistique. Sur le millier d’élèves, environ un tiers ont un ou deux parents français (donc au moins en partie francophones), un tiers sont américains (exclusivement anglophones) et un tiers vient du reste du monde (au moins une autre langue que l’anglais et le français). Pour les familles françaises installées depuis longtemps en Californie, ou pour les expatriés de passage pendant quelques années, le LILA est bien connu ou rapidement identifiable, étant le seul établissement accrédité par l’Education nationale avec le Lycée français, qui se situe à l’opposé géographique de l’immense agglomération[4].

Mais pour les familles non françaises, quelles sont les motivations à inscrire leur enfant dans cette école? Après avoir travaillé pendant quatre dans l’administration centrale de l’établissement, au contact de l’extérieur et de familles prospectives, je peux émettre ici quelques hypothèses. En premier lieu, la réputation et le prestige de « l’éducation à la française », souvent lié à une réelle francophilie, voire à une bonne connaissance de la France, sont indéniables. Ensuite, l’intérêt financier: si une inscription au LILA coûte environ vingt-cinq mille dollars par an – une somme très conséquente -, cela reste un tiers, voire moitié moins cher qu’une école privée américaine monolingue de bonne réputation à Los Angeles (pour le primaire ou le secondaire). Enfin, une dernière hypothèse plus triviale, mais que j’observe en tant que parent d’élève et employé: l’image, le « statut social » reflétés d’avoir son enfant dans une école française.


[1] D’après le site internet de l’école : www.internationalschool.la

[2] Voir l’infographie en Annexe.

[3] Voir document en Annexe

[4] Le « grand Los Angeles » compte environ 13 millions d’habitants sur une superficie plus grande que l’Ile-de-France.

1.1.3. Une très forte hétérogénéité du français dans les classes

Comme nous avons pu le voir, le contexte du LILA est très international. Sur nos 1063 élèves, on décompte pas moins de 51 nationalités différentes et plus de 35 langues parlées. 48% d’entre eux ont au moins deux nationalités. Il faut préciser que l’anglais et le français sont tout de même les deux langues dominantes. Notre établissement propose au lycée deux filières : celle du Baccalauréat français et celle du diplôme IB (International Baccalaureate).

Cette année encore, j’enseigne en Quatrième (trois classes d’environ quinze élèves chacune), en Seconde (une classe de 13 élèves), en Première (une classe de 14 élèves) et en Terminale (une classe de 16 élèves). Et l’hétérogénéité de ces classes change. Pour plus de clarté et pour mieux aborder cette question de l’hétérogénéité de la langue, j’ai réalisé une rapide étude statistique.

En Quatrième, les élèves dont la langue anglaise est utilisée majoritairement à la maison sont largement plus nombreux, suivi par le français et une multitude d’autres langues. Dans notre établissement, les élèves doivent choisir à la fin de la Quatrième ou de la Troisième quel chemin suivre jusqu’à la fin du lycée : soit la filière du Baccalauréat français, soit celle du diplôme IB. Ce qui explique qu’en Quatrième, les classes soient autant culturellement et linguistiquement si diverses. Ainsi, 40% des élèves de Quatrième utilisent l’anglais à la maison (familles américaines, britanniques ou canadiennes). Le français est utilisé à la maison, dans des familles avec un ou deux parents francophones, dans 26% des cas.

En Seconde, Première et Terminale, dans notre filière du Baccalauréat français, la majorité des élèves est logiquement française (47%), suivi par l’anglais (41%). Ces derniers sont généralement des élèves qui ont suivi notre cursus bilingue depuis les années de Maternelle. Pour l’anecdote, notez que nous avons un élève de nationalité française mais dont la langue de la maison est principalement le Basque, devant le français et l’espagnol, qui sont des langues vivantes étrangères pour lui. Ainsi, l’Anglais étudié à l’école est sa quatrième langue !

Le bilinguisme est une chance pour l’enfant, l’adolescent et l’adulte. Nous connaissons les avantages qu’il procure d’un point de vue relationnel : ouverture aux langues, à la culture, à l’autre dans un large sens. En outre, la science montre régulièrement les bienfaits du bilinguisme au niveau cérébral, y compris en termes de santé. Un article du New York Times[1] résume ainsi les dernières découvertes, notamment le fait qu’un bilinguisme entretenu depuis le plus jeune âge repousse l’arrivée de maladies neuro-dégénératives comme la démence ou Alzheimer au troisième ou quatrième âge.

L’idéalisation du phénomène bilingue est tentante, mais comme le souligne Rank Bijeljac-Bobic, « il n’y a pas de bilinguisme parfait ». Dans une émission sur France Inter[2] en 2017, la psycholinguiste explique : « C’est rare quand il est parfaitement équilibré (…) l’accent n’est pas effacé. C’est un véritable effort pour le maintenir tout au long de la vie ». La chercheuse prend l’exemple de l’actrice Ingrid Bergman, qui parlait parfaitement le suédois, l’anglais, l’allemand et le français : « il ne faut pas chercher la symétrie parfaite dans la recherche du vocabulaire ». Elle conclut en affirmant qu’il est normal « de donner plus de temps, car il s’agit d’un processus dynamique ».

Concrètement, l’hétérogénéité du niveau de français de mes élèves est immense. Dans un monde idéal, tous les élèves non francophones ayant commencé le LILA en Maternelle Petite ou Moyenne Section devraient avoir une bonne maîtrise du français, tant à l’oral qu’à l’écrit, une fois arrivés en Quatrième. La réalité est toute autre. Les facteurs sont multiples : quantité plus grande de familles anglophones depuis quelques années, enfants soumis aux écrans à la maison depuis le plus jeune âge ayant du mal à se concentrer en classe, pandémie de Covid-19 et apprentissage en ligne pendant plus d’un an, et sans doute bien d’autres.

Dans le cas précis de mes élèves de Quatrième, il peut y avoir une forme de distance qui peut apparaître entre l’élève et l’enseignant que je suis à cause de la langue de la maison et le Français de scolarisation. Ajoutez à cela le manque de confiance des adolescents dans leurs capacités linguistiques (même s’ils sont dans notre programme bilingue depuis la Maternelle !), la peur d’être jugés par leurs pairs ou d’autres facteurs, la tension peut être palpable et elle peut durer dans le temps.

Au début de mon expérience d’enseignant et avant mon Master 1, l’hétérogénéité de la classe me semblait insurmontable. Je me sentais démuni, avec des élèves qui avaient beaucoup de mal en français alors que d’autres étaient quasiment bilingues. En acceptant le fait que je puisse, de temps à autre, laisser les élèves travailler dans la langue de la maison, cela a agi comme un déclic. Cependant, étant donné que je suis à l’aise en langue anglaise (je vis aux Etats-Unis depuis 19 ans), j’avais toujours utilisé la traduction instantanée, l’écriture sur le tableau, les sous-titres en Anglais sur une vidéo, pour aider à débloquer une situation en classe. Je me rends compte aujourd’hui que je faisais déjà de la médiation langagière, à la fois relationnelle et cognitive.

La tâche me semblait certains jours insurmontable. J’ai pu trouver, progressivement, des éléments de réponses à mon questionnement sur la gestion de l’hétérogénéité de mes classes. J’ai compris par exemple qu’il fallait sans doute rendre plus souple mon cadre de français de scolarisation. Je dois ainsi prendre en compte quotidiennement l’altérité, ce qui fait profondément l’autre – en l’occurrence nos élèves, des adolescent(e)s en plein changement, bilingues ou en passe de l’être, aux niveaux mais aussi aux compétences et talents différents. Au final, je crois que tout le monde doit pouvoir trouver sa place, sans abandonner l’objectif exigeant d’une éducation bilingue de qualité.


[1] The New York Times, Bilingualism May Stave Off Dementia, Study Suggests, 28 avril 2023.

[2]France Inter, Le Bilinguisme chez l’enfant, 17 février 2017.https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-tete-au-carre/le-bilinguisme-chez-l-enfant-7756327

1.2. Inclure la Guerre Froide dans mon enseignement en Quatrième (Février 2025)

En cette année scolaire 2024-2025, j’enseigne l’Histoire-Géographie en classe de Quatrième et de Seconde. Dans le programme de l’éducation nationale, il s’agit de l’étude des XVIIIe et XIXe siècles pour la Quatrième (Lumières, Révolution française, Empire, Conquêtes et sociétés coloniales, IIIe République, Révolution industrielle, etc), et du Moyen-Age jusqu’à l’absolutisme de Louis XIV pour la Seconde.

J’ai eu l’idée d’incorporer une étude sur la propagande auprès de mes élèves de Quatrième. J’ai estimé que c’était ce qui faisait le plus de sens pour eux, pour les deux raisons suivantes. D’abord, car ils étaient en train d’étudier le livre « La Ferme des Animaux », de George Orwell, en classe d’Anglais. Ma collègue d’Anglais est également ma partenaire avec qui je co-pilote l’enseignement de l’Histoire-Géographie en Quatrième. Orwell a écrit cette satire en août 1945, à la toute fin de la Deuxième guerre mondiale. Dans cette allégorie féroce, l’auteur dénonce la dictature en général, et le stalinisme en particulier. Ensuite, car nous arrivions dans le programme à l’empire napoléonien et en particulier à l’étude du fameux tableau de Jacques-Louis David, « Le sacre de Napoléon ».

Jacques-Louis David, Le sacre de Napoléon 1er, huile sur toile, 979 cm x 621 cm, 1805-1807. Musée du Louvre.

Le moment était donc propice pour travailler sur le thème de la propagande. En général, à ce moment de l’année, je fais travailler mes élèves sur une étude de documents dans la langue de la maison (voir mon portfolio de Master 1) s’ils le souhaitent. C’est une façon d’intégrer leur plurilinguisme dans un cadre programmatique, en milieu d’année. C’est un épisode très apprécié des élèves, en particulier pour ceux qui ont des difficultés en français, car cela leur donne l’occasion de briller dans leur langue maternelle ou la plus usité à domicile.

Comment rattacher « Le sacre de Napoléon », grande oeuvre de propagande politique datant de 1805-1807, à la Guerre froide, qui a lieu cent cinquante ans plus tard? J’avais le souvenir d’avoir vu un incroyable tableau soviétique lors d’une de mes visites au Wende Museum, à Culver City. Son auteur est inconnu. La toile s’intitule « Congrès du Parti au Kremlin » et date d’environ 1958.

Anonyme, Congrès du Parti au Kremlin, huile sur toile, 145 cm x 195 cm, environ 1958. Wende Museum.

Au-delà du fait simple qu’il s’agisse là de deux oeuvres de propagande politiques, quel est leur point commun? Il réside d’une part dans une « apparition » et d’autre part dans une « disparition ». Mais dans les deux cas, de manipulation historique. Deux « fake news » avant l’heure, comme les élèves aiment dire.

« L’apparition »: celle de Letizia Bonaparte. Le jour de la cérémonie du sacre de l’empereur, à Notre-Dame-de-Paris le 2 décembre 1804, la mère de Napoléon est absente. Non par accident, mais par choix, pour marquer son désaccord vis-à-vis d’une dispute entre Napoléon et l’un de ses frères. Pourtant, elle est présente et même placée en plein centre du tableau de David, dans la loge qui surplombe la scène du couronnement de Joséphine par Napoléon. Comme l’ont très bien souligné la plupart des élèves dans leurs travaux, l’objectif était de montrer l’unité de la famille Bonaparte, comme on montre l’unité de la nation. En l’absence de la mère, le message aurait été dissonant.

« La disparition »: celle de Nikita Khrouchtchev dans ce tableau. L’histoire est révélatrice des manipulations du système soviétique. L’histoire est la suivante. Sur le tableau original – lui-même dans un but de propagande et de culte de la personnalité – le premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique fait un discours devant le congrès du parti, au Kremlin, à Moscou. Nous sommes autour de l’année de 1958. Staline est mort en mars 1953, Khrouchtchev lui succède en 1954. Deux ans plus tard, son pouvoir est total sur le parti lorsqu’il met en place la « déstalinisation ». C’est donc ce personnage au sommet de sa puissance que la foule acclame sur ce tableau.

Or, on n’aperçoit que sa silhouette. Il apparaît comme un spectre, incomplet, flou. Car après sa chute du pouvoir, en 1964, Khrouchtchev a été tout simplement effacé du tableau. Plus précisemment, on a repeint par dessus. Et c’est des années (peut-être des décennies) plus tard que la vérité éclate lors d’une restauration: la silhouette réapparaît.

Les élèves de Quatrième ne connaissaient pas forcément l’Union soviétique, car elle est généralement étudiée en classe de Troisième. Et s’ils ont entendu parlé de Napoléon (les élèves français en savaient un peu plus), ils n’avaient jamais étudié cette période à l’école. Par conséquent, j’ai donné des informations de contexte précis dans mon énoncé.

Contexte pour Le sacre de Napoléon:
Napoléon Bonaparte, alors premier consul depuis 1799, décide de devenir empereur à l’image de l’empire antique romain. Il est couronné à Notre–Dame-de-Paris le 2 décembre 1804. Il demande à son peintre officiel, Jacques-Louis David, de représenter l’événement et de réaliser une œuvre de propagande. Lors de ce sacre, au lieu de laisser le pape Pie VII placer la couronne sur sa tête, Napoléon pose la lui-même sur sa tête. Ensuite, son épouse Joséphine s’agenouille devant lui et c’est Napoléon qui la couronne lui-même. 
Parmi les autres personnages, il y a les grands maréchaux de l’armée, les ambassadeurs des pays étrangers, les membres de la famille Bonaparte et d’autres nobles. La mère de Napoléon, Letizia, qui pourtant n’était pas présente à la cérémonie, a tout de même été ajoutée par le peintre au centre du tableau.

Contexte pour Le Congrès du parti au Kremlin:
L’Union soviétique (ou URSS/USSR in English) était un régime autoritaire puis dictatorial communiste en Russie entre 1917 et 1991. Son idéologie s’opposait à l’idéologie capitaliste et démocratique des Etats-Unis et de l’Europe de l’ouest, dans la période de la “guerre froide” (1947-1991).
Staline a été son plus grand dictateur entre 1924 et 1953. Son successeur, Nikita Khrouchtchev (Khrushchev in English), a dirigé le pays entre 1954 et 1964, avant d’être renvoyé du pouvoir par le Parti communiste. Il n’y a qu’un seul parti politique en URSS et la démocratie n’existait pas.
Dans ce tableau, à l’origine, Khrouchtchev, “premier secrétaire” du parti, est montré en train de prononcer un discours devant une foule qui l’applaudit au Kremlin, à Moscou. Cependant, après qu’il ait été forcé de quitter le pouvoir, le podium et le fond ont été peints par-dessus le personnage de Khrouchtchev pour effacer sa présence.  Des années plus tard, différentes couches (layers in English) de peinture ont été enlevées et on a retrouvé une partie de la silhouette de Khrouchtchev. Ce processus d’effacement et de manipulation de l’histoire est classique de l’URSS et d’autres dictatures.

Définition de “propagande” (Académie française):
Ensemble des actions et des moyens mis en œuvre pour répandre et faire prévaloir une idée, une opinion, une doctrine. 
Ex: Faire de la propagande pour un parti politique. 

L’objectif était double:

Objectif pédagogique: confronter deux sources de propagande politique de deux époques différentes et de deux régimes différents, réfléchir sur l’objectif et les conséquences de la propagande politique. 

Objectif linguistique: travailler dans la langue de la maison et en français.

Consignes: 
Dans la langue de votre choix, à partir des deux images et des explications de contexte, vous devez:
1- Rédiger un paragraphe pour décrire les deux images
2- Rédiger un paragraphe pour expliquer l’objectif de la propagande dans chaque cas, selon vous. Qui est à l’origine de la propagande? Pourquoi cette propagande? Quels moyens sont utilisés pour cette propagande? Y a-t-il des points communs entre les deux tableaux?
3- Rédiger un paragraphe de réflexion personnelle sur l’effet de la propagande sur les individus.

Ce travail, commencé lors de deux périodes en classe en ma présence et terminé à la maison, avec l’aide autorisée des parents pour l’aspect linguistique, a permis des conversations plus poussées sur la Guerre Froide et sur la situation internationale d’aujourd’hui avec la guerre en Ukraine. Ainsi que sur le pouvoir de la propagande, y compris en démocratie, comme aux Etats-Unis actuellement.

En effet, généralement lorsque l’actualité le commande, je permets une conversation, parfois préparée, parfois improvisée, sur tel ou tel sujet. Je considère que la classe d’Histoire-Géographie est le lieu dans lequel les élèves doivent se sentir libres et protégés d’aborder les sujets difficiles du monde. Ce travail sur la propagande l’a permis.

Voici quelques exemples de travaux d’élèves:

1.3. Inclure la Guerre Froide dans mon enseignement en Première (Janvier à mai 2025)

1.3.1. Le cadre général en Connaissance du monde

Au lycée, j’enseigne dans le cadre du Baccalauréat Français International (BFI), la nouvelle version du OIB depuis 2022. Les élèves qui ont choisi cette voie, axé notamment sur un très bon niveau d’anglais et des épreuves supplémentaires, suivent une matière intitulée Connaissance du Monde. Depuis sa création, je suis le seul enseignant dans mon établissement qui m’occupe de cette matière qui a la particularité de suivre un cursus sur l’année de Première et l’année de Terminale (sans possibilité de changer) et qui doit être enseigné en anglais. En juin 2025, ce sera seulement la deuxième cohorte à passer l’épreuve orale de Connaissance du Monde. Cet oral est la seule note qui compte pour le Bac. Toutes les évaluations de Première et de Terminale certes comptent dans le bulletin, mais pas pour le Baccalauréat: ce n’est pas une matière de contrôle continu.

Cet oral de dix minutes, suivi de dix minutes de questions-réponses avec deux examinateurs de la zone Amérique du Nord présents en visio-conférence, est exclusivement fondé sur un partenariat que les élèves doivent réaliser à l’extérieur de l’école (entreprise, institution, association, individu, etc). Ce partenariat fait l’objet de suivi avec l’enseignant tout au long des deux années scolaires.

Mais Connaissance du Monde compte deux périodes hebdomadaires dans l’emploi du temps des Premières et des Terminales. Il a, par conséquent, fallu construire tout un programme dont l’Education nationale n’a fixé qu’un cadre général sur trois axes: Penser la société; Habiter le monde; Construire un avenir commun. Seul autre obligation: faire le lien avec le pays dans lequel se situe l’établissement: les Etats-Unis en ce qui nous concerne.

C’est ainsi qu’avec l’aval de ma direction j’ai imaginé un programme d’initiation à la géopolitique et sur la place des Etats-Unis dans le monde du XXIème siècle. Le voici (en anglais):

CHAPTER 1: THE WORLD AS IT IS 

  • The geopolitical stage, region by region, from World War II to today (European Union, Russia, Middle East, China, India, Asia-Pacific, Africa, The Americas, International institutions):
  • Major World issues (Food and Water, Energy, Climate Change, Nuclear weapons)

CHAPTER 2: THE UNITED STATES INSTITUTIONS 

  • The founding of the United States Penser la société
  • The Constitution Penser la société
  • Major historical events Penser la société
  • A more perfect Union? Success and failures of American democracy Penser la société

Fin de l’année de Première

Début de l’année de Terminale

CHAPTER 3: KEY ISSUES IN THE AMERICAN SOCIETY

  • The American dream: reality or myth? Penser la société
  • Race relations Penser la société/Habiter le monde
  • The importance of religion Penser la société/Habiter le monde
  • Education, culture, technology and access to knowledge Habiter le monde

CHAPTER 4: UNITED AND DIVIDED: A UNIQUE GEOGRAPHIC SPACE

  • Demographics and social divisions Habiter le monde
  • Natural resources between use, abuse and preservation Habiter le monde
  • Reinventing infrastructures Habiter le monde

CHAPTER 5: THE U.S. IN THE WORLD: A DECLINING POWER?

  • The United States role in international institutions Construire un avenir commun
  • Stronger competitors (economic and military) Construire un avenir commun
  • A key player in the world’s new hot spots (Ukraine, Taiwan…) Construire un avenir commun
  • Strengths and weaknesses of America in a more unstable world Construire un avenir commun

Ainsi, dans la première partie qui est une initiation à la géopolitique de notre siècle avec un rappel de l’évolution internationale depuis la Seconde Guerre Mondiale, j’ai pu intégrer de nombreux éléments de la Guerre Froide.

  • Création de l’Union européenne: contexte de l’après-guerre en Europe avec le Plan Marshall, l’occupation soviétique dans la partie orientale, la naissance des démocraties populaires communistes et en particulier la division de l’Allemagne en 1949 avec la RFA et la RDA. Suivi des grands événements de la Guerre Froide en Europe en parallèle avec l’intégration et l’élargissement de la CEE puis de l’UE. Extraits de différents documentaires, « Le dessous des cartes », etc.
  • La guerre en Ukraine depuis 2022. Extraits de différents documentaires, « Le dessous des cartes », etc.
  • De l’URSS à la Russie de Poutine. , les doctrines soviétiques successives, les leaders soviétiques de Staline à Gorbatchev. Travail de recherche de fond individuel sur la situation des droits humains et de la démocratie aujourd’hui. Etude de cartes détaillées.

1.3.2. Premier travail : Analyse des images vidéo du sommet de Moscou (1988)

Consignes: Nous allons aborder en classe de CDM la question de la sécurité nucléaire aujourd’hui et du rapprochement actuellement en cours entre D. Trump et V. Poutine. Cette question très actuelle est le prolongement direct des années de la Guerre Froide. Pour enrichir cette étude, nous ferons une sortie scolaire le 27 mars prochain au Wende Museum of the Cold War, à Culver City. 

Afin de préparer ce cours et cette sortie, je souhaite vous faire travailler sur la propagande et la mise en scène des négociations internationales. Voici les consignes:
1) Regarder la vidéo ci-jointe sur la rencontre Gorbatchev-Reagan à Moscou en 1988 (30 minutes).
2) Prenez des notes sur les trois mouvements: arrivée de Reagan et discours de présentation de Gorbatchev ; visite de la Place rouge et conversation avec des citoyens ; signature du traité INF et discours.
3) Dans un document manuscrit synthétique de deux pages environ, analysez la mise en scène des différents mouvements de ce sommet (ce n’est pas un développement construit).
Précision: si vous avez besoin de contexte sur ce sommet de 1988, à vous de vous informer.

Voici les copies de trois élèves différents:

Première copie:

Mes commentaires d’évaluation: Excellente analyse. Elle est détaillée sur la forme (la mise en scène dans les trois séquences du sommet), ainsi que sur le fond (la fin de la Guerre froide, les négociations nucléaires). Je souligne l’effort de comparaison avec la situation actuelle Trump-Poutine: tu places les événements en perspective avec un esprit critique pertinent. Enfin, ton écriture est claire. Bravo.

Deuxième copie:

Troisième copie:

Quatrième copie:

1.3.3. Deuxième travail: Le Wende Museum of the Cold War comme partenaire

Pour aller plus loin, j’ai préparé et organisé une sortie scolaire au Wende Museum of the Cold War[1]. Cette institution, fondée en 2002 et située dans la municipalité de Culver City, au cœur du comté de Los Angeles, est la première structure liée à l’histoire de la Guerre Froide aux Etats-Unis.

Un musée pour le grand public, elle est aussi un centre d’art et de culture et vise à joindre les problématiques de la Guerre Froide avec celles du monde d’aujourd’hui. Sa spécificité, unique en Amérique du Nord, est que ses collections proviennent d’abord du bloc communiste : Union soviétique, Cuba, Chine, Vietnam, pays d’Europe de l’Est et en particulier de la RDA. « Wende », en allemand, signifie « changement », « tournant ».

On trouve dans les collections du Wende de nombreux objets de la vie quotidienne dans les pays communistes, des œuvres d’arts, mais aussi des instruments politiques et militaires, très souvent décryptés par d’excellentes conférences ou des visites thématiques[2]. En cette année 2024-2025, l’exposition principale est intitulée Counter/Surveillance. C’est sur ce thème que mes élèves de Première ont planché pour préparer leur visite du 27 mars 2025.

Ils ont pu bénéficier d’une visite privée du musée avec son directeur de l’éducation, Michael Balot-Garza. Au total, pendant plus de deux heures, ils ont pu confronter leurs connaissances théoriques sur la Guerre Froide, leur travail sur le sommet de Moscou, et les objets et œuvres d’art exposés. Qu’ont-ils retenu de cette expérience ?

D’abord, un étonnement. Une majorité d’élèves a expliqué que leur vision de la Guerre Froide était d’abord une vision occidentale, voire américaine, surtout à cause des films populaires sur cette période (Wargames en 1983, Rocky 4 en 1985 ont été les plus cités). La découverte d’objets du quotidien dans le bloc de l’Est (vêtements, décoration d’appartements, magazines…) a humanisé « l’autre » : il y avait des millions d’habitants « qui vivaient leur vie », comme l’a dit une élève.

En allant plus loin, tous les élèves ont fait le lien avec la propagande politique étudiée dans le travail sur le sommet de Moscou de 1988. L’une de leurs missions pendant la visite était de relever le champ lexical de la « propagande ». Voici les termes lus sur les différentes plaquettes du musée : « intoxication », « manipulation », « désinformation », « confiance », « organe », « journal », « intimidation », « autorité », « publicité ».

L’exposition temporaire, intitulée « Counter/Surveillance », fait la part belle aux techniques d’espionnage et de surveillance de la Stasi, la police politique est-allemande. Caméras cachées, systèmes d’écoutes, et méthodes de reconnaissance faciale utilisées par les soldats de Checkpoint Charlie à Berlin sont exposées. Pour l’aspect Counter, ces systèmes sont confrontés aux travaux des différents artistes underground de Berlin-Est et d’autres villes du bloc de l’Est, qui ont résisté à leur façon à un régime totalitaire et une surveillance étouffante au quotidien. Logiquement, l’autre mission était pour les élèves de prendre en note le champ lexical de la résistance. Voici les termes relevés : « art », « diffusion », « refusniks »[3], « secret », « solidarité », « détermination », « désobéissance », « fatigue ».

Nous pouvons indiquer ici qu’au cours des rencontres entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, comme celle de Moscou en 1988, la question des droits humains a systématiquement été abordée par la délégation américaine : pressions pour faire libérer des journalistes ou des auteurs emprisonnés, et efforts pour tenter d’autoriser les juifs soviétiques à pratiquer leur foi étaient les deux priorités mises en avant par l’administration Reagan. En réponse, lors du sommet de Reykjavik en 1986 ou lors de celui de Moscou en 1988, les Soviétiques s’empressent de fustiger la situation des africains-américains, victimes de racisme systémique, en soulignant qu’il s’agit aussi d’une question des droits de l’homme[4].

Pour le Musée Wende, le challenge est comparable à celui d’un enseignant. Comment aider le grand public de Los Angeles à faire le lien entre Guerre Froide et questions actuelles ? Plus précisément, comment éduquer le public jeune américain – dans toute sa diversité – sur cette période dont il n’a probablement entendu parlé qu’à travers l’aspect U.S. ? Michael Balot-Garza, le directeur de l’éducation du musée, a accepté de partager la réflexion qu’il mène.

« Diriger le département Éducation du Musée Wende – un musée d’archives et d’art de l’époque de la Guerre Froide consacré au bloc socialiste – offre aux étudiants de nombreuses portes d’entrée pour s’intéresser aux réalités du gouvernement, de la société et de la culture des États socialistes, dit-il. Nos programmes visent à mettre en lumière non seulement les conditions de la Guerre Froide, mais aussi les dynamiques géopolitiques qui continuent de façonner le monde d’aujourd’hui. »[5]

« La Guerre froide étant une histoire relativement récente, de nombreux étudiants arrivent avec des idées préconçues et des stéréotypes hérités, ajoute-t-il. L’un de nos objectifs est de remettre en question et d’élargir ces connaissances en exposant les étudiants à des objets et des installations artistiques de sources primaires qui traduisent la complexité de la vie sous le socialisme : pouvoir d’État, mouvements dissidents, luttes quotidiennes et persévérance. Nous nous efforçons d’éveiller la curiosité et d’encourager la perspectivité multiple dans l’analyse de l’histoire, en aidant les étudiants à envisager des récits qu’ils n’auraient peut-être pas rencontrés autrement en raison de la distance géographique ou culturelle. »

Concrètement, le musée est un auxiliaire formidable pour les éducateurs. « Les enseignants invités axent souvent leurs visites scolaires sur des sujets tels que la propagande, le contrôle de l’État et les cultes de la personnalité, des sujets fréquemment abordés dans l’histoire de la Guerre Froide. Notre objectif est non seulement de guider les élèves dans l’analyse critique des documents historiques illustrant ces mécanismes, mais aussi de les aider à comprendre comment ces dynamiques persistent ou ont évolué aujourd’hui. »

« Notre exposition actuelle, Counter/Surveillance, est une ressource pédagogique particulièrement riche. S’appuyant sur les archives du Wende, notamment des supports de formation des gardes-frontières est-allemands et de la Stasi, l’exposition présente une perspective parallèle des pratiques de surveillance dans le bloc de l’Est et des efforts américains contemporains. Les élèves sont souvent initialement attirés par des concepts familiers comme l’espionnage ou les programmes gouvernementaux secrets. L’exposition nous permet d’aller plus loin, en les encourageant à examiner le fonctionnement de la surveillance au quotidien, souvent de manières inimaginables aujourd’hui. »

Pour conclure, Michael Balot-Garza vise non seulement la connaissance, mais aussi la nuance dans l’analyse, même pour les plus jeunes. « L’un de nos défis a été de montrer à quel point la surveillance était omniprésente et normalisée sous certains régimes, précise-t-il. Cependant, l’inclusion d’installations artistiques contemporaines explorant la surveillance aujourd’hui aide les élèves à établir des liens significatifs entre le passé et le présent. Il est extrêmement gratifiant de voir les élèves passer d’une compréhension superficielle de l’histoire de la Guerre froide à une perspective plus profonde et nuancée. »


[1] www.wendemuseum.org

[2] Voir des photos de l’exposition du musée Wende en Annexe.

[3] Les refusniks sont les opposants au régime, « ceux qui refusent » : artistes, intellectuels, journalistes, etc. Ils sont particulièrement ciblés par les régimes communistes de l’époque. Voir la deuxième partie du mémoire.

[4] Voir la deuxième partie du mémoire.

[5] Email de Michael Balot-Garza à Guillaume Serina, le 14 mai 2025.

1.3.4. Troisième travail : La Guerre Froide au cœur de la géopolitique du sport

En Connaissance du Monde, en fin de classe de Première, j’ai reproduit une expérience tentée l’an dernier. En prenant un pas de côté, les élèves ont travaillé sur la géopolitique du sport. Il me semble que cette étude est particulièrement adaptée à l’identité de notre établissement franco-américain. En effet, les derniers Jeux olympiques ont eu lieu à Paris et les prochains, en 2028, seront organisés à Los Angeles. Entre les deux, la Coupe du Monde de football de 2026 est co-organisée par les Etats-Unis (avec le Canada et le Mexique), avec plusieurs matchs prévus à Pasadena, dans le comté de Los Angeles. Or, ces deux événements planétaires ont toujours été la scène de rivalités politiques fortes, au-delà de l’aspect purement sportif.

Par groupes de deux, les élèves ont choisi parmi les thèmes suivants : « Le CIO : histoire, fonctionnement et scandales » ; « La FIFA : histoire, fonctionnement et scandales » ; les JO de Mexico (1968) ; les JO de Munich (1972) ; les JO de Moscou (1980) ; les JO de Los Angeles (1984) ; les JO d’hiver de Sochi (2014) ; la Coupe du monde de football en Argentine (1978) ; la Coupe du monde rugby en Afrique du sud (1995). Objectif : recherche documentaire et exposé devant la classe, avec deux semaines de préparation[1].

Le thème sur l’Argentine permet d’aborder les régimes militaires fascistes d’Amérique latine des années 1970 et 1980. Celui sur l’Afrique du sud souligne les questions de l’Apartheid et de l’après-Apartheid, pendant la présidence de Nelson Mandela. Et la série d’exposés sur les Jeux olympiques font la part belle à l’affrontement Est/Ouest: Moscou et Los Angeles ont connu les plus grands boycotts politiques, Mexico a été impacté par le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis mais aussi par les protestations étudiantes mondiales et contre la guerre du Vietnam. Et enfin Munich, sur les enjeux d’image post-nazi pour la RFA et les tensions au Proche-Orient, avec la prise d’otage et l’assassinat d’athlètes israéliens par un commando terroriste palestinien[2]. Enfin, le cas de Sotchi permet de faire le lien avec la situation actuelle en Ukraine, puisque l’invasion et l’annexion unilatérale de la Crimée par Vladimir Poutine a eu lieu quelques jours après. J’ajoute que les questions de corruption et de dopage sont particulièrement étudiées par les élèves travaillant sur le CIO et la FIFA.

1.4. Comment mes collègues enseignent-ils la Guerre Froide en Troisième et en Terminale ?

Afin de véritablement faire le tour de l’enseignement de la Guerre Froide dans mon établissement, j’ai logiquement demandé à deux de mes collègues qui en ont la responsabilité dans leur programme comment ils s’y prenaient. Au-delà de la stricte application du programme de l’Education nationale, ce qui m’intéressait était de comprendre le « petit plus » que ces enseignants expérimentés apportaient dans leurs classes.

Au LILA, tout au long du collège et dans la filière du Baccalauréat français au lycée, le programme d’Histoire-Géographie est divisé en deux : une moitié est enseignée en Français par un enseignant français ou francophone ; l’autre moitié est enseignée en Anglais par un enseignant américain. Pour les classes de Troisième et de Terminale – deux classes à examen et dont la Guerre Froide est l’un des points importants du programme, Claire Vieillard enseigne la partie en français, avec Rebecca Strong en Troisième et Quincy Lehr en Terminale pour la partie en langue anglaise. Ils se répartissent le programme dans un document appelé Scope and Sequence[3].

Annexe 7 : Scope & Sequence en classe de Terminale

Mr Lehr (2h/week)Mme Vieillard (2h/week)
Theme 1: Seas, Oceans: at the core of Globalization (16h) Chap 1: France and the US: a comparison of maritime powers (8h)Case study: Persian GulfTheme 1: Seas, Oceans: at the core of Globalization (16h) Chap 2: Seas and oceans: essential vectors of globalization (8h)  
Theme 1.  Challenges to Democracy, Rise of Totalitarianism, and World War II (1929 – 1945) (18 hours) Chapter 1. The Economic and Social Impact of the 1930s DepressionTheme 1.  Challenges to Democracy, Rise of Totalitarianism, and World War II (1929 – 1945) (18 hours) Chapter 2. Totalitarian Regimes  
Theme 1.  Chapter 3. World War II   Socio-economic impact of WWII on the US: American women at war US Pacific War & Atomic Bomb (briefly on Japanese internment)  Theme 1.  Chapter 3. World War II   -Shoah par balles: les Einsatzgruppen – FRANCE : Régime de Vichy : révolution nationale et collaboration d’État multiforme (économique, militaire, policière) -résistances – CNR
Theme 2. The Post-war Bipolar World and Challenges to Bi-polarization (14 hours)   Chapter 1. The End of World War II and the emergence of the Cold War 1944 -1950 6 hours  Theme 2. The Post-war Bipolar World and Challenges to Bi-polarization (14 hours)   Chapter 2. A New Geopolitical Order: Emergence of the Developing World 1948 –  1970s 8 hours
Theme 2: Territorial Dynamics, Cooperation & Tensions in Globalization (16h) Case study: USA, a country into globalization/The United States, a country in globalization: unequal integration of territories, tensions and international cooperation.Theme 2: Territorial Dynamics, Cooperation & Tensions in Globalization (16h) Case study: France: differentiated international influence and unequal attractiveness in globalization.
Theme 3: Economic, political, and social transformations: causes and consequences Chapter 1. International economic and geopolitical challenges (8 hours) The Iranian Revolution (1979) and rise of Islamic fundamentalism (to 2001) Ronald Reagan and Deng Xiaoping: neoliberalism and market socialism/socialist capitalism   Chapter 2. Domestic challenges within the United States and in France 1950s to 2001 (6h)USATheme 3: Economic, political, and social transformations: causes and consequences Chapter 1. International economic and geopolitical challenges 1991: the collapse of the Soviet Union 1986: Single European Act 1986           Chapter 2. Domestic challenges within the United States and in France 1950s to 2001 (6h)FRANCE
Theme 3: The European Union and North America in Globalization: Complex Dynamics (20h) Case studies: US and EU migration policy (flows of people) (push and pull factors) US and EU Agricultural policy (commercial flows) (free trade vs. protectionism, subsidies, etc.) Globalization’s effect on the US manufacturing belt (territories, cores/peripheries) (could still use the FR curriculum Germany case study)Theme 3: The European Union and North America in Globalization: Complex Dynamics (20h) -European policies: tensions between competitiveness and territorial cohesion.   – The European Union: to what extent is it open to the world?    
Theme 4: France in EU and Globalization  Thème 4 – Le monde, l’Europe et la France depuis les années 1990, entre coopérations et conflits (7-9 heures).  

Annexe 8 : Scope & Sequence en classe de Troisième

Prof anglais (2h/semaine) Enseignement en Anglais /Taught in English by Dr Strong Prof français (2h/semaine) Enseignement en Français / Taught in French by Mme Vieillard
Civics chap 5: United Nations (construction, organization, mission).  August/ mid-sept.Chap 1 : Civils et militaires durant la 1ère GM EPI Lettres poilus
Geo ch. 11-12-13: The US Territory -metropolization and impact of deindustrialization Globalization  mid-sept/ Mid-octoberGeo chap 11 : Les Aires urbaines 
Hist chap 2: Totalitarian regimes: fragile democracies and totalitarian experiences in inter-war Europe.    Mid-October/ Mid-NovEMC chap 1 : Être citoyen en France et en Europe Chap 2 : La France, une république démocratique
Hist chap 6: Decolonization: India, Algeria  Mid-Nov to beg of JanuaryHist chap 3: La Seconde Guerre mondiale Hist chap 4 : La France dans la 2e Guerre mondiale.
   End of January 
Hist chap 6: Post-Cold War: issues and conflicts in the World after 1989. Ex: 1st Gulf War, ex Yugoslavia war, Rwanda genocide, 9/11, Afghanistan war…  Beg to Mid FebruaryHist chap 5 Guerre froide 
Geo chap 16: European Union, a new territory of reference and belonging Case study: cross-border area ‘The Great Region’   Geo chap 17: France and European Union in the world  Mid Feb-MarchGéo chap 2 : les espaces productifs et leurs évolutions  chap 3 : Espaces de faible densité et leurs atouts.
Geo chap 14: French Overseas Territories and US overseas territoriesMid  to end  AprilEMC chap 3 et 4 : Vivre en démocratie et les citoyens et la Défense nationale et la journée citoyenne  
Géo chap 15 : L’aménagement du territoire en FranceMayHist chap 10 : Femmes et hommes dans la société 1950 aux années 1980 : nouveaux enjeux sociaux et culturels, réponses politiques

Le manuel français de Troisième inclut la Guerre Froide de la façon suivante[4]. Elle intervient en deux temps. D’abord après la période 1914-1945, sous les intitulés « Un monde bipolaire au temps de la guerre froide », puis « Enjeux et conflits dans le monde après 1989 ». Entre les deux, les élèves abordent « Indépendances et nouveaux Etats » et « Affirmation et mise en œuvre du projet européen ». Parmi les études de documents, on compte la crise de Berlin, la crise des missiles de Cuba, la « mobilisation anticommuniste aux Etats-Unis » dans les années 1950 et la « propagande antiaméricaine en URSS » à la même époque.

En Terminale, il s’agit plus ou moins du même programme, mais en bien plus approfondi. Le chapitre « Bipolarisation et émergence du Tiers Monde » évoque la période 1948-1975. Il est suivi par « La modification des grands équilibres économiques et politiques mondiaux », qui va des chocs pétroliers à l’effondrement de l’Union soviétique.

Quincy Lehr, en plus d’enseigner une partie du programme français de Terminale, s’occupe également des classes internationales du LILA, c’est-à-dire la filière IB (International Baccalaureate). Il est donc bien placé pour comparer les deux façons de faire. « Le programme français est assez large, alors que l’IB se compose plutôt de cas d’étude, dit-il[5]. En Troisième ou en Terminale, dans la préparation du Diplôme national du Brevet ou du Baccalauréat, il y a tout de même des « trous » dans la période de la Guerre Froide, explique-t-il. Par exemple, la révolution bolchévique de 1917 est enseignée à l’intérieur du chapitre sur la Première Guerre Mondiale. Et puis, à part les grandes crises, on arrive directement à la fin de l’URSS. Aussi, le programme insiste sur la comparaison Staline/Hitler ».


Claire Vieillard est d’accord. « Nous avons des études de cas obligatoires qui sont la crise de Berlin de 1948-1949 et la crise des missiles de Cuba de 1962, explique-t-elle[6]. Quant au chapitre sur la comparaison des régimes totalitaires nazis et soviétiques à l’époque de Staline, j’ai tendance à insister sur les différences, comme par exemple sur la place de la femme en URSS, qui participe au travail et à l’économie alors qu’elle reste très traditionnelle en Allemagne, c’est-à-dire à la maison. Il y a aussi la grande différence nationalisme/internationalisme », analyse-t-elle.

Comment mes collègues enrichissent-ils leurs enseignements de la Guerre Froide ? Ont-ils le temps d’aller un peu plus loin ? Les deux répondent positivement. Quincy Lehr, par exemple, aime étudier le discours secret de Khrouchtchev de 1959, qui sonne le début de la déstalinisation, et le mettre en perspective avec la situation castriste à Cuba. « Je passe également du temps sur le mouvement des non-alignés et les guerres de décolonisation en Afrique, où l’URSS est particulièrement présente, comme le Zimbabwe et l’Angola, avec notamment le rôle de l’Afrique du Sud, puissance régionale et en pleine Apartheid », précise-t-il.

Dr Lehr apprécie utiliser la vidéo, et c’est parfois surprenant, comme j’ai pu le constater en observant moi-même l’une de ses classes. « La bande-annonce de Red Scorpion fait son effet sur les élèves ! » dit-il en riant. Ce film américain de 1988 que l’on pourrait qualifier de « série Z » ou de « navet », met en scène l’acteur suédois Dolph Lundgrend jouant un soldat soviétique qui doit infiltrer un mouvement anti-communiste quelque part en Afrique australe pour assassiner son leader. Il finit par changer de camp et devient anti-communiste lui-même. Le film a été produit par Jack Abramoff, un lobbyiste proche de Ronald Reagan et du parti républicain de l’époque, qui a défrayé la chronique pour avoir fait trois ans et demi de prison pour corruption dans les années 2000. Quincy Lehr donne évidemment le contexte précis aux élèves.

Claire Vieillard utilise également le cinéma. « Le film allemand Goodbye Lénine est très pratique pour ouvrir plusieurs pistes d’enseignement, dit-elle. Il y a la démission d’Erik Honecker, le dernier leader de la RDA, la société de consommation à l’occidentale qui arrive à Berlin-Est, les différentes classes sociales qui s’observent, etc ». Au-delà du cinéma et des événements datés et identifiés de la Guerre Froide, ma collègue aime parler de la géopolitique des Jeux olympiques et de la course à l’espace.

Française, mais vivant aux Etats-Unis depuis plus de dix ans, elle remarque que la Guerre Froide est le moment du programme où les élèves s’expriment particulièrement « de façon manichéenne. Que ce soit en Troisième ou en Terminale, ils sont marqués par « les gentils et les méchants ». La majorité de nos élèves sont américains ou vivent aux Etats-Unis depuis longtemps, et ils ont souvent une vision occidentale, voire capitaliste, de la Guerre Froide. Il leur est très difficile d’être dans la nuance », avance-t-elle.

Pour Quincy Lehr, les élèves de la filière IB « étudient plus la Guerre froide dans les Amériques. Ils ont une vision hémisphérique des événements – l’hémisphère occidental, avec le rôle de la CIA en Amérique latine, les mouvements communistes et anti-communistes au Chili, au Guatemala ou au Brésil par exemple. Ils réfléchissent aussi à la philosophie marxiste par rapport au léninisme ».

Ce dialogue sur la Guerre Froide avec mes collègues a été, d’une certaine façon, le fil conducteur cette année. J’ai en effet organisé pour notre Département d’études sociales une visite privée du Wende Museum : une forme de séminaire décontracté, mais riche en conversations entre nous et avec l’équipe du musée, qui a eu lieu le 14 novembre 2024.


[1] A l’heure où ce mémoire est écrit, les exposés ne sont pas terminés en classe et la réflexion finale n’a pas été encore engagée par les élèves.

[2] J’ai organisé fin mars pour la « semaine des médias » la projection de l’excellent film September 5 (2024) sur la couverture médiatique des Jeux de Munich dans l’auditorium du LILA, ouverte aux élèves, aux parents et aux employés.

[3] Voir en Annexe.

[4] Voir des exemples de pages des manuels de Troisième et de Terminale en Annexe.

[5] Entretien réalisé le 8 mai 2025.

[6] Entretien réalisé le 9 mai 2025.

1.5. Observation finale

1.5.1. Pour les élèves 

J’ai tenté, tout au long de l’année scolaire 2024-2025, d’inclure la période de la Guerre Froide dans mon enseignement. En classe de Quatrième, bien que pas au programme, l’inclusion du travail de comparaison entre le tableau de Jacques-Louis David Le sacre de Napoléon et le tableau anonyme Discours au Kremlin à l’époque de Khrouchtchev a porté ses fruits. Confronter deux époques et deux systèmes politiques a permis à ces élèves jeunes (ils ont environ 13 ans) de développer leur esprit critique et leurs compétences en observation. De plus, le lien a pu être établi entre les années 1800 en France, les années 1950 en Russie et enfin notre époque actuelle aux Etats-Unis. Les élèves ont ainsi pu comprendre les arrières pensées, les objectifs, les méthodes de la propagande politique.

En classe de Première, j’ai choisi d’aborder la Guerre Froide d’abord par le prisme, évident, de la guerre en Ukraine et du « système Poutine », puis par le biais de la géopolitique des armes nucléaires et de la géopolitique du sport. Enfin, encore plus directement avec l’étude du sommet de Moscou de 1988 et la visite au musée Wende.

J’ai mis en place des objectifs à remplir et j’ai donné des outils pédagogiques multiples à mes élèves afin de construire un cadre de réflexion sur l’époque de la Guerre Froide et l’époque qu’ils vivent, celle des années 2020. Si je pense qu’environ un quart des élèves de Quatrième ont du mal avec faire les liens, j’estime que la grande majorité d’entre eux a fait les connections. Quant aux élèves de Premières, ils sont plus équipés à réfléchir plus profondément et, à quelques exceptions près, ont réussi à comprendre les enjeux et à s’emparer de ces thèmes.

1.5.2. Tentative d’introspection

Je suis satisfait de mon engagement et de l’énergie mise dans la préparation des séances décrites plus haut. En ce qui concerne la classe de Connaissance du monde en Première, la thématique de la Guerre froide et ses ramifications actuelles a été naturelle. J’ai été à l’aise en guidant les élèves à travers la fin de la Guerre Froide, la Russie de Vladimir Poutine, la visite du musée Wende ou encore la géopolitique du sport. Pour les trois classes de Quatrième, l’absence de la Guerre Froide dans le programme m’a obligé à faire preuve d’imagination afin de répondre aux attentes de ce mémoire. Je crois avoir trouvé une bonne idée en les faisant travailler sur la question de la propagande et en choisissant deux tableaux qui évoquaient la manipulation d’un événement historique, avec l’apparition et la disparition de deux personnages clés dans les deux œuvres.

Cet effort d’intégration de la Guerre Froide dans mon enseignement a été enrichi par l’aspect recherche de ce Master, qui m’a permis de me plonger dans l’historiographie et dans les archives. Les deux aspects de ce mémoire ont vraiment permis de s’enrichir l’un et l’autre.

DEUXIEME PARTIE : RECHERCHE
« LES SOMMETS PRESIDENTIELS AMERICANO-SOVIETIQUES DE LA FIN DE LA GUERRE FROIDE : 1985-1992

La seconde partie de ce mémoire concerne l’aspect « recherche ». Après l’accord de mes deux co-directeurs, j’ai pu entamer mon travail de recherche sur le thème intitulé Les sommets présidentiels américano-soviétiques de la fin de la Guerre froide : 1985-1992. Thème qui, je l’espère, sera celui de ma future thèse de Doctorat.

Comme expliqué plus haut dans l’introduction, il s’agira d’analyser si les sommets présidentiels ont joué un rôle important dans la sortie de la Guerre Froide et si oui, dans quelles mesures. L’étude des aspects politiques, diplomatiques et publics de ces sommets seront au cœur du travail de recherche.

Afin de garder un fil conducteur logique entre les deux parties de ce mémoire, je propose de me concentrer ici sur le sommet de Moscou de 1988, celui-là même sur lequel les élèves de Première ont travaillé[1]. Cette étude se veut synthétique et n’a pas vocation à être exhaustive. Elle sera plus poussée dans une thèse de Doctorat.

Cette rencontre de Moscou n’est ni la première, ni la dernière entre les leaders américains et soviétiques. Elle correspondrait donc à la première sous-partie de la troisième partie de mon plan provisoire de thèse[2], ainsi :

3: Une sortie de la guerre froide spectaculairement publique

3.1 De l’échec islandais au Traité START

3.1.1 La reprise des négociations post-Reykjavik

3.1.2 Les sommets de Washington et Moscou : enfin un succès diplomatique (1987-1988)

3.1.3 Reagan et Gorbatchev, deux leaders de plus en plus affaiblis et contestés

  1. La caisse de résonnance mondiale des sommets

Comme vu précédemment, à la fois les Soviétiques et les Américains étaient impatients d’organiser à nouveau des rencontres au plus haut niveau. Le dernier sommet présidentiel avait eu lieu six ans auparavant, en 1979, et l’arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au Kremlin en mars 1985, après les crépuscules successifs de Brejnev, Andropov et Tchernenko, avait redonné de l’élan à une URSS qui semblait sur le déclin selon le point de vue occidental.

Le sommet de Moscou, en mai-juin 1988, ressemble à nul autre pareil. Il est le premier sommet américano-soviétique à se tenir sur le sol soviétique depuis 1974, lorsque Richard Nixon avait rencontré Léonid Brejnev du 28 juin au 3 juillet, puis lorsque Gerald Ford, locataire de la Maison Blanche après la démission de Nixon en août, fait le voyage à Vladivostok pour reprendre les conversations avec Brejnev, les 23 et 24 novembre de la même année.

Ce sommet de Moscou intervient assez rapidement après ceux de Genève (1985), Reykjavik (1986) et Washington (1987). A ce moment-là, Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev se sont déjà apprivoisés. Ils sont même passés plusieurs fois des rires aux larmes, de la complicité à la méfiance. La rencontre de Genève avait permis de briser la glace, notamment grâce à la malice du Soviétique qui avait habilement parlé avec admiration des films dans lesquels son homologue américain avait joué lorsqu’il était acteur. Le sommet informel de Reykjavik, quant à lui, avait pris un tour très émotionnel avec la tentative, avortée, d’éliminer toutes les armes nucléaires de la planète. Enfin, le tête-à-tête de Washington avait permis de reprendre le dialogue et de poser les bases d’un traité en bonne et due forme sur les armes nucléaires. D’ailleurs, depuis le sommet de Washington, ils s’appellent désormais « Ron » et « Mikhaïl », abandonnant les formels « Monsieur le président » et « Monsieur le secrétaire général ».

Dans l’équipe du président américain, la préparation du sommet de Moscou suit les mêmes chemins que les précédents, à la différence majeure que cette fois-ci ce sont les Soviétiques qui accueillent. Lors des deux premiers sommets, sur terrain neutre (la Suisse et l’Islande), les agendas, les allées et venues, les horaires, les lieux, sont discutés en amont par les deux parties et le pays hôte. Pour le sommet de Washington, les Américains étaient force de proposition. Cette fois-ci, les rôles sont inversés : le Kremlin a la haute main, et la Maison Blanche doit donner son accord ou son désaccord pour toute proposition.

Sur les quatre jours officiels fixés pour les négociations moscovites, on distingue trois mouvements bien définis. Ils répondent aux différents besoins de communication au public, ainsi qu’aux priorités politiques et diplomatiques. Les trois aspects s’entremêlent souvent, se confondent parfois.

D’un point de vue public, on retiendra trois mouvements, qui sont l’accueil de Nancy et Ronald Reagan à Moscou, la promenade et la rencontre des deux leaders avec des habitants moscovites sur la Place Rouge, et enfin les discours et la l’échange public du Traité INF. Trois moments de maestria de communication publique de la part de deux « bêtes de scènes », qui cherchent évidemment à tirer le maximum parti de ce sommet.

J’aborderai dans cette seconde partie les étapes suivantes de ces trois grands mouvements du sommet de Moscou. Tout d’abord, la préparation du sommet dans les deux camps – américain et soviétique. Puis les différentes phases du sommet, pour lesquels j’ai sélectionné les trois mouvements cités plus haut : l’arrivée du couple présidentiel américain, la promenade sur la Place Rouge et la cérémonie officielle autour du traité INF. Enfin, il faudra analyser la façon dont les deux camps ont communiqué à leurs opinions publiques respectives sur les réussites et les limites de ce sommet. Nous tenterons en dernier lieu de prendre un certain recul et de voir ce que l’on peut retenir de ce quatrième sommet américano-soviétique entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev.

2.1. La préparation du sommet de Moscou en 1988

2.1.1. Logistique, protocole et briefings au président américain

Un sommet présidentiel se prépare avec la plus grande minutie de part et d’autre[3]. La politique de conservation des archives américaines permet d’approcher le plus près possible des détails et des responsabilités des uns et des autres. Côté soviétique, tous les documents n’ont pas été conservés, mais les plus substantiels permettent de corroborer ou de préciser les sources états-uniennes.

  • Une logistique qui ne doit laisser place à aucun hasard

L’Advance trip, d’abord, permet d’organiser la visite présidentielle en avance. La Maison Blanche envoie ainsi une délégation en URSS entre le 3 et le 13 mars 1988, soit un peu plus deux mois avant la visite présidentielle. Avec des escales prévues à Londres et en Finlande (autres destinations de cette tournée européenne), ce ne sont pas moins de quatorze employés de la présidence américaine qui se déplacent. Leur mission : se rendre sur tous les lieux potentiels où Ronald Reagan pourra aller et rencontrer leurs homologues soviétiques. Parmi ces quatorze membres, on note la présence de Thomas Griscom, assistant auprès du président et directeur de la communication, et Fritz Ermarth, assistant spécial du président pour les affaires de sécurité nationale. Le chief of staff de la Première Dame est également présent, ainsi que plusieurs membres du bureau du Presidential Advance[4].

L’avion part de Bruxelles, car une partie de l’équipe présidentielle se rendait à un voyage préparatoire au siège de l’OTAN. Il arrive à 14h10 à l’aéroport de Moscou Sheremetyve, où deux membres de l’ambassade des Etats-Unis attendent les passagers. Les chefs de la délégation partent ensuite vers leur lieu de résidence, la Spaso House, la résidence officielle de l’ambassadeur des Etats-Unis. Tous les autres se dirigent vers l’hôtel Ukraina.

Une première réunion a lieu avec l’ambassadeur des Etats-Unis à Moscou, Jack Matlock. Ce spécialiste des questions soviétiques faisait partie du National Security Council en charge des négociations de contrôle des armements. Arrivé en avril 1987, il est en poste depuis moins d’un an. Les premiers détails du futur voyage présidentiel sont évoqués. La résidence elle-même est visitée dans tous les recoins puisque le président américain dormira là lors de sa visite.

Lors du deuxième jour, l’équipe de la Maison Blanche se rend en cortège sur différents lieux moscovites : Les collines Lénine, le campus de l’université d’Etat de Moscou, le monastère Danilov et enfin le lycée numéro 112. Un déjeuner est organisé par le ministre adjoint soviétique des affaires étrangères, Aleksander Bessmertnykh, accompagné de treize autres personnes, quelques diplomates ainsi que des chargés de la communication et du protocole.

Le troisième jour voit l’équipe américaine faire le tour de la Place Rouge – cela aura son importance – et du Kremlin, qui est une grande cité médiévale entourée de murailles et composée de plusieurs palais et de cathédrales historiques. Rien à voir, cette visite de préparation sera suivie par celle du Cirque de Moscou.

Le 8 mars, les Américains embarquent pour un vol vers Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg), qui ne fera pas partie du voyage officiel de Ronald Reagan, mais qui est inscrite à l’agenda de son épouse Nancy.

  • La diffusion d’un background book utile à l’équipe présidentielle
Le background book est un outil essentiel, destiné à tous les conseillers du président américain et à tous les protagonistes qui se rendront à Moscou. Il est minutieusement préparé par différentes équipes de la Maison Blanche et ne doit circuler de que façon limitée. Ainsi, dans un document interne du 20 mai, soit un peu plus d’une semaine avant le départ, Colin Powell, qui fait partie du National Security Council, écrit ceci[5] : « Vous trouverez ci-joint le livret d'information préparé pour le sommet de Moscou. Bien que nous l'ayons distribué à chacun d'entre vous, nous vous demandons de bien vouloir prendre connaissance des restrictions de stockage strictes concernant les documents classifiés à Helsinki et à Moscou. Nous vous encourageons vivement à consulter vos livres avant votre départ et à laisser votre exemplaire ici. Deux exemplaires seront disponibles au NSC à Helsinki et à Moscou pour consultation (…) Nous ne saurions trop insister sur les dommages qui pourraient survenir si des documents contenus dans ces livres parvenaient aux Soviétiques ».

Parmi les seize destinataires de ce memo, uniquement des membres du NSC et en particulier ceux chargés des questions nucléaires comme Bob Linhard, Ken Duberstein et des communicants comme Marlin Fitzwater.

La table des matières est la suivante :

I : Contrôle des armements : Négociations nucléaires et spatiales : traité FNI, START, négociations sur la défense et l’espace ; Essais nucléaires ; Conformité ; Non-prolifération nucléaire ; Négociations sur les armes chimiques ; Forces conventionnelles en Europe/CTS ; Mise en œuvre de la Convention sur les armes chimiques ; Système global pour la paix et la sécurité internationales (SCPI)

II : Droits de l’homme : Aperçu des questions américano-soviétiques relatives aux droits de l’homme ; Liste des cas présentant un intérêt particulier ; Prisonniers politiques en Union soviétique ; Émigration et visites familiales ; Dissidence politique concernant l’Union soviétique ; Droits religieux à l’occasion du millénaire ; Réunion CSCE/Moscou sur les droits de l’homme ; Agenda soviétique des droits de l’homme

III : Questions régionales : Dialogue régional ; Afghanistan : Guerre Iran-Irak ; Processus de paix au Moyen-Orient ; Amérique centrale ; Afrique : Terrorisme ; Initiative présidentielle sur Berlin ; Asie de l’Est et Pacifique ; Question nucléaire sud-asiatique

IV : Questions bilatérales américano-soviétiques : Liste de contrôle pour le sommet bilatéral ; Échanges culturels et interpersonnels ; Échanges scientifiques et technologiques entre les États-Unis et l’URSS ; Initiative mondiale sur le changement climatique et environnemental ; Questions de gestion des ambassades ; Échanges consulaires entre Kiev et New York ; Question de l’information et des médias – désinformation Contacts et coopération dans l’Arctique

V : Questions économiques américano-soviétiques : performance économique de l’Union soviétique ; initiatives économiques internationales de l’Union soviétique ; échanges commerciaux américano-soviétiques ; agriculture : accord céréalier à long terme ; pêche et chasse à la baleine ; coopération américano-soviétique contre le trafic de stupéfiants ; lanceurs spatiaux commerciaux soviétiques

VI : Développements soviétiques : leadership de Gorbatchev et opposition ; perspectives de réforme économique soviétique ; tendances de la politique étrangère soviétique ; troubles dans les républiques nationales ; débat sur la doctrine militaire soviétique

  • Des discours calibrés destinés à l’opinion publique américaine

L’équipe d’écriture des discours, quant à elle, prépare au mieux les interventions publiques que fera Ronald Reagan en Union soviétique. L’aspect communication est évidemment clé dans la préparation de ce type de sommet présidentiel. Conquérir l’opinion publique est stratégique, même en fin de deuxième et dernier mandat présidentiel. Au mois de mai 1988, avant la rencontre de Moscou, la popularité du président Reagan est mitigée. Les sondages donnent 48% d’approbation, et 43% de désapprobation (9% ne sont pas certains) parmi les Américains interrogés par l’institut Gallup. Il s’agit du score le plus faible depuis le mois d’août 1987 et depuis le début de son deuxième mandat[6].

Le 24 mai, Ronald Reagan s’adresse aux Américains, comme il le fait régulièrement. Une cérémonie est organisée pour l’occasion, sur la pelouse sud de la Maison Blanche. Il y déroule ses intentions officielles avant le sommet[7]. 

« Mes chers compatriotes, à la veille de ma première rencontre avec le secrétaire général Gorbatchev en 1985, je vous ai dit que ma mission, en termes simples, était une mission pour la liberté et la paix. Je souhaitais m’asseoir à la table des négociations avec M. Gorbatchev et tenter de poser avec lui les bases d’un dialogue pacifique et d’une coopération entre nos deux pays, tout en œuvrant à faire avancer la cause des frontières de la liberté humaine (…) Nous avons parcouru un long chemin depuis. »

 
Le président liste ensuite les différents thèmes qu’il souhaite aborder avec son homologue soviétique : l’Afghanistan, les négociations sur les armes nucléaires, les échanges bilatéraux, les droits de l’homme, les conflits régionaux. Il termine son discours ainsi : « Comme vous le voyez dans les grandes lignes de l'ordre du jour, M. Gorbatchev et moi-même aurons beaucoup de travail à Moscou la semaine prochaine. Je ne m'attends pas à ce que ce soit facile. Nous avons de nombreuses divergences – profondes, morales. Mais nous restons des êtres humains. Nous pouvons continuer à œuvrer ensemble pour maintenir la paix. Et en collaborant avec l'Union soviétique, les États-Unis peuvent rester fidèles à leur mission de promouvoir la liberté dans le monde (…) Depuis ma première rencontre avec M. Gorbatchev, nous avons, comme je l'ai dit, parcouru un long chemin. Ma tâche la semaine prochaine sera d'aller encore plus loin. Plus loin dans l'intérêt de la paix. Plus loin vers un respect universel des droits fondamentaux de l'homme. Plus loin vers la liberté mondiale. Plus loin vers un monde plus sûr pour tous. Et alors que je m'engage dans cette grande tâche, je sollicite vos prières. Merci et que Dieu vous bénisse tous. », termine-t-il.

De la même façon, le « grand communiquant », comme il l’est parfois surnommé par la presse à cette époque, enregistre son adresse présidentielle radiophonique hebdomadaire. Sensée être diffusée le samedi 28 mai 1988, soit la veille de son atterrissage à Moscou, ce discours est enregistré le lundi 23 mai. L’objectif est le même : parler directement aux Américains. Il souligne par exemple « des développements que le monde libre applaudit. Nous avons vu de nombreux prisonniers de conscience bien connus être libérés des camps de travail ou d’exil interne, des gens courageux comme Josif Begun et Andrei Sakharov. Les autorités soviétiques ont permis la publication de livres, comme Docteur Jivago, qui sont critiques de certains aspects du passé et du présent soviétique. Plus d’émigration a été autorisé. Plus d’opposition est toléré. Et, récemment, le secrétaire général Gorbatchev a promis de donner la liberté religieuse aux peuples de l’Union soviétique »[8].

Selon le président américain, ces victoires seraient à mettre à son crédit. Ou tout du moins au crédit de la politique de son administration, qui aurait fait pression sur les Soviétiques. Le fait est que l’équipe de Ronald Reagan a en effet toujours placé ces sujets sur la table des négociations lors des précédents sommets. Mais arriver à la conclusion selon laquelle c’est une victoire « américaine » est évidemment, au mieux un raccourci, au pire un mensonge. Les archives indiquent d’ailleurs que cinq versions du discours radiophonique ont été rédigées et éditées par Mark Klugmann, l’une des plumes présidentielles. Un soin particulièrement méticuleux, comme c’est le cas avant chaque grand sommet international.  

2.1.2. Préparation du côté soviétique

Les Soviétiques sont, cette fois-ci, les hôtes. Or, la préparation du sommet de mai-juin 1988 a été ternie par un raidissement diplomatique entre les deux pays quelques mois auparavant. En effet, le sommet de Washington de décembre 1987 avait vu les deux pays signer le traité INF (Intermediate-range Nuclear Forces), sur les missiles nucléaires intermédiaires. Mais les négociations avaient continué à Genève sur un futur traité START – de réduction des arsenaux nucléaires et sur la fin du conflit en Afghanistan. George Shultz et Edouard Chevardnadze s’y sont rencontrés en avril 1988 afin d’épauler leurs équipes de négociateurs. Selon Pavel Palazchenko, l’interprète de Chevardnadze et de Gorbatchev, les tensions étaient bien réelles.

Mais la tournure des négociations bilatérales n’était pas la seule cause de la crispation à Moscou. Car après trois ans de Glasnost et de Perestroïka[9], considérés comme des ruptures dans les affaires intérieures, le camp conservateur semble se réveiller face au « libéral » Gorbatchev. « Notre voyage à Genève pour signer les accords sur l'Afghanistan a coïncidé avec l'agitation à Moscou suscitée par un article de Nina Andreïeva dans le journal Sovetskaïa Rossia, écrit Palazchenko. L'article dénonçait la « permissivité idéologique » résultant de la glasnost. C'était un article purement stalinien, mal écrit et grossier, et je pensais qu'il ne signifiait rien du tout. J'ai donc été surpris lorsque Teimuraz Stepanov, qui connaissait bien les subtilités des luttes idéologiques moscovites, m'a dit, avec sa métaphore habituelle, alors que nous embarquions dans l'avion : « Pacha, l'article de Nina Andreïeva signifie la fin de la perestroïka. C'est “Volte-face – et marche !” » Il craignait que l'on ne fasse marche arrière. (…) Rétrospectivement, l'article d'Andreïeva était devenu le cri de ralliement des partisans de la ligne dure au sein de l'appareil du parti. (…) C'était comme un voile qui s'abattait sur presque tous les libéraux moscovites – un voile de peur et de silence. C'est alors que les gens ont compris qu'on pouvait tout simplement leur retirer la glasnost »[10]. 

Les tensions au sein du PCUS, et en particulier à l’intérieur de son instrument décisionnaire, le politburo, semblaient aussi très fortes. Boris Eltsine, puissant membre du bureau car représentant la république soviétique la plus puissante et influente, la Russie, et à la tête du parti dans la ville de Moscou, avait annoncé sa décision de claquer la porte du bureau en octobre 1987, juste avant le sommet de Washington. Eltsine estime que les réformes ne vont pas assez vite ni assez loin.

A la veille de la venue de Ronald Reagan à Moscou, Mikhaïl Gorbatchev est donc à la fois contesté à sa gauche par Boris Eltsine, qui affirme ainsi son ambition présidentielle, et à sa droite par le réveil de la frange conservatrice du parti. « Pendant ce temps, nous préparions encore le sommet américano-soviétique de Moscou. C'était presque une routine, et personne n'attendait rien de spécial. Nous pensions que ce serait « principalement de la forme, peu de substance », et c'est ce qui s'est passé. Ronald Reagan est arrivé à Moscou avec un nouveau répertoire de proverbes russes et un sourire pour tout le monde. Le Sénat américain a retardé la ratification du traité INF jusqu'au dernier moment, mais personne ne doutait qu'il le ratifierait”[11].

C’est dans ce contexte qu’Air Force One atterrit à Moscou.

2.2. Les différentes phases du sommet de Moscou

2.2.1. La cérémonie d’accueil

Air Force One atterrit le 29 mai à l’aéroport Sheremetyevo, à une trentaine de kilomètres au nord de Moscou, à la mi-journée. La porte s’ouvre et rapidement le couple présidentiel américain apparaît. Ronald Reagan porte un costume bleu sombre et la Première Dame, Nancy Reagan, est vêtue d’un tailleur gris foncé et d’un chemisier blanc. Ils s’arrêtent en haut de la passerelle de l’appareil et saluent la foule, tout sourire. Ils se tiennent la main en descendant. Au pied de l’escalier, le tapis rouge a été déroulé sur le tarmac[12]. Face à eux, de nombreux journalistes internationaux. On offre des fleurs à Madame Reagan, alors que des soldats de l’Armée rouge jouent une musique militaire joyeuse. Ces images festives d’une cérémonie de bienvenue sont habituelles lors des visites d’Etat, encore aujourd’hui. Cependant, c’est généralement le cas lorsqu’il s’agit de leaders de pays amis. Cette impression d’accueil chaleureux, mise en scène dans la plus grande tradition, montre que le réchauffement des relations entre les Etats-Unis et l’Union soviétique « revient de loin ». A peine trois ans auparavant, Ronald Reagan avait qualifié l’URSS d’ « empire du mal »[13]. Clairement, les deux pays jouent cette carte de l’amitié publiquement, voire la surjouent.

Une autre cérémonie se tient un peu plus tard dans la journée, au Kremlin cette fois-ci. Mikhaïl Gorbatchev, tout de gris vêtu, est accompagné de son épouse Raïssa, tout en blanc. Un garde du corps donne ses lunettes au Secrétaire général du PCUS, qui s’approche d’un petit podium pour lire un discours. Le couple Reagan se tient debout, face aux caméras, à quelques mètres du leader soviétique. Un interprète traduit les propos, et la voix forte de Gorbatchev résonne dans les hauts parleurs. « Au nom du people et du gouvernement de l’Union soviétique, je vous adresse mes sincères salutations à l’occasion de votre venue. Bienvenue! ». Le ton est ainsi lancé de ce qui sera trois jours de sommet présidentiel. Dès cette première journée d’apparat et sans négociation, les médias du monde entier auront assez d’images et d’anecdotes à commenter.

2.2.2. Plusieurs conversations présidentielles

Comme précédemment à Genève (1985), Reykjavik (1986) et Washington (1987), plusieurs conversations en tête à tête sont prévues à Moscou. Les deux dirigeants ne sont pas, toutefois, seuls. Ils bénéficient de l’aide de deux interprètes – chacun le sien – puisque Reagan ne parle pas russe et Gorbatchev ne parle pas anglais. Ces interprètes ne sont pas de simples traducteurs. Ils sont des diplomates aguerris. L’homme de confiance de Gorbatchev, Pavel Palazchenko, a fait une carrière de diplomate au ministère des Affaires étrangères et parle sept langues couramment. Cela signifie qu’il est apte à comprendre les enjeux de négociations serrées et à utiliser un vocabulaire précis, voire technique. Les présidents sont aussi accompagnés de preneurs de notes, qui sont membres de leurs cabinets, voire des conseillers diplomatiques. Enfin, les deux présidents seront souvent flanqués de leurs chefs de la diplomatie : George Shultz et Edouard Chevardnadze. Les conseillers se placent généralement dans l’antichambre ou dans une pièce non loin. Ils doivent être équipés des dossiers et prêts à négocier les détails ou peaufiner les accords.

Le premier tête à tête a lieu le 29 mai dans le Hall Sainte-Catherine, au Kremlin. Il dure un peu plus d’une heure, de 15h25 à 16h35. Sont présents, côté américain : Thomas Simons, assistant adjoint au secrétaire d’Etat pour les affaires européennes, Rudolf Perina, directeur des affaires européennes et soviétiques au NSC, et Dimitri Zarechnak, interprète. Côté soviétique : Viktor Sukhodrev, directeur de Départment au ministère des Affaires étrangères, Vadim Kuwnetsov, chef de section également au ministère des Affaires étrangères et Pavel Palazchenko, interprète.

Le dialogue commence par des échanges d’amabilités. « Gorbatchev a dit qu’il avait accueilli le président chaleureusement et voulait dire immédiatement qu’il était très déterminé à continuer à faire progresser le dialogue, qui avait un bel élan dans les relations américano-soviétiques » [14]. « Gorbatchev, continuant, a dit qu’aucune partie n’aurait pu le faire toute seule. Les deux parties ont dû le faire ensemble et l’ont fait. Il y avait un symbolisme important à cela. La contribution personnelle du président a beaucoup compté pour cela. Gorbatchev a souligné qu’il ne disait pas que des mots gentils », relatent les notes côté américain.

« Le président a dit que les deux côtés reviennent de loin, depuis sa première lettre à Gorbatchev en 1985. L’histoire enregistrerait cette période positivement, et que c’était vrai pas uniquement pour nos relations. En ce qui concerne le traité INF, ils ont rendu le monde un petit peu plus sûr grâce à quelques choses qu’ils avaient faites. Gorbatchev a dit qu’il est d’accord avec cela. Le président a continué, en disant qu’il restait beaucoup à faire ».

Après cette introduction qui fait la part belle au chemin parcouru depuis trois ans et la reprise du dialogue diplomatique direct au plus haut niveau, les deux leaders évoquent un instant l’Afghanistan. Reagan exprime son admiration devant la volonté de Gorbatchev de faire évacuer les troupes soviétiques, et ce dernier rappelle qu’il n’était en aucun cas responsable de la situation, puisque l’invasion a été décidée en 1979 par Leonid Brejnev.

Puis arrive un chapitre récurrent dans les sommets entre Reagan et Gorbatchev : les droits de l’homme. Inlassablement, l’administration américaine impose cette conversation dans l’emploi du temps des sommets bilatéraux. A Moscou, c’est donc quelques minutes à peine après le début de la première conversation que Ronald Reagan aborde le sujet. Le président américain a apporté une liste de personnes emprisonnées dans les goulags soviétiques. En premier sur cette liste, un certain Youri Zieman. Cet écrivain soviétique est « sérieusement malade » et souhaite rejoindre le reste de sa famille qui se trouve déjà en Amérique pour y suivre un traitement médical. Mikhaïl Gorbatchev promet alors de consacrer toute son attention aux cas mentionnés par son homologue, tout en disant « globalement que les Soviétiques ne gardaient pas les gens contre leur volonté ».

De plus, comme cela a déjà été le cas à Reykjavik en octobre 1986, Gorbatchev contre-attaque et fustige les problèmes de droits humains qui, selon lui, détériorent la société américaine. « Gorbatchev a poursuivi en disant que les Soviétiques ont de nombreux commentaires à faire sur les droits de l’homme aux Etats-Unis, sur les problèmes de droits politiques, le droit des Noirs et des gens de couleur, sur les droits socio-économiques, sur le traitement des manifestants et des mouvements pacifistes (…) Ce n’était pas juste une accumulation de cas, a dit Gorbatchev, mais de généralisation avec lesquels les Soviétiques sont en désaccord ; les Américains ont probablement entendu des choses avec lesquelles ils ne sont pas d’accord non plus. Mais ces choses devraient faire l’objet de discussions. Les Soviétiques sont aussi ouverts à ce type de discussion »[15].

S’en suit une conversation intéressante sur l’esclavage et les défis de la population africaine-américaine aux Etats-Unis, notamment « le logement, l’éducation, l’emploi ». Pour expliquer ces inégalités raciales et socio-économiques, « le président (Reagan) répond que lorsque l’esclavage a été interdit, les Noirs ont commencé à un niveau beaucoup plus bas que les autres et que même les lois civiques ne pouvaient pas leur garantir l’égalité en terme d’emploi et d’école et d’autres choses. Mais lorsque vous considérez qu’ils ont commencé plus bas, sous la croissance économique des six dernières années, les salaires et l’emploi des Noirs ont augmenté plus vite que ceux des Blancs. En d’autres termes, ils rattrapaient leur retard ».

La conversation continue ensuite sur les libertés religieuses. Le compte-rendu fait part d’une vraie différence culturelle de perception. Quand Reagan parle des limitations, voire les interdictions faites aux Juifs de pratiquer librement leur religion, Gorbatchev objecte. Enfin, ce premier rendez-vous se termine de façon très amicale. « Gorbatchev a dit qu’il était très content de cette première discussion. Elle confirmait que les deux leaders étaient toujours en termes très amicaux (…) Le président a dit être d’accord. Il savait que ce n’était pas le protocole, mais ils étaient maintenant à s’appeler Ron et Mikhaïl. Gorbatchev a ajouté qu’il avait remarqué qu’ils utilisaient leurs prénoms désormais depuis le sommet de Washington ».

Les réunions du lendemain, 30 mai, permettent d’entrer dans le vif du sujet, c’est-à-dire le désarmement nucléaire[16]. Toujours situées dans le Hall Sainte-Catherine, au Kremlin, les négociations incluent désormais les équipes plus larges : huit personnes accompagnent Ronald Reagan, dix personnes Mikhaïl Gorbatchev, dont le secrétaire d’Etat George Shultz, le ministre des Affaires étrangères Edouard Chevardnadze, ainsi que les fortes personnalités que sont Frank Carlucci (secrétaire à la Défense américain) et Andrei Gromyko (président du Presidium du Soviet Suprême).

Voici des éléments de conversations, telles que retranscrites par la partie soviétique. Elles sont révélatrices de la sorte de danse diplomatique entre Américains et Soviétiques. Les longs monologues de Mikhaïl Gorbatchev, suivis de dialogues plus courts, montrent bien la tension entre les délégations et la précision des détails abordés. Ce long extrait permet de donner une idée de ce qui pourrait être analyser en profondeur dans une future thèse de Doctorat, d’où la décision d’une retranscription relativement longue.

« Gorbatchev: Nous considérons qu’il est crucial de parvenir à une décision sur la ratification de l’Accord sur les missiles à moyenne et courte portée d’ici notre réunion. L’échange des documents de ratification de cet Accord constituera un élément politique important du sommet de Moscou et témoignera des progrès accomplis dans le processus de désarmement réel [….]

Nous sommes prêts à poursuivre notre collaboration avec vous sur la question des armes offensives stratégiques. Nous sommes notamment prêts à rechercher une solution à la question des sous-niveaux, combinée à celle des ICBM mobiles [missiles balistiques intercontinentaux]. Je pense qu'en combinant ces deux problèmes, nous trouverons une solution. Je tiens à souligner que, si vous êtes préoccupés par nos ICBM, nous le sommes par vos missiles sous-marins et nous estimons nécessaire de définir un sous-niveau pour les ogives de ce type de missiles. Je pense que si nous parvenons à résoudre la question des ICBM mobiles en fixant des limites quantitatives et en développant des méthodes de contrôle, cette décision nous permettra de trouver une solution à la question des sous-niveaux des ogives des ICBM. Laissons nos experts se pencher sur cette question […]
La question des missiles de croisière mer-sol est essentielle. Depuis Reykjavik, nous partons du principe qu'elle doit être résolue dans le cadre des forces nucléaires stratégiques (FNS). Cela doit être fait. Nous comprenons que les missiles de croisière mer-sol ne sont pas inclus dans les plafonds des FNS ; il s'agit d'une question distincte que nous devons encore associer étroitement aux réductions de 50 % des FNS. Si ces réductions sont réalisées sans la résolution de la question des missiles de croisière mer-sol, la porte restera ouverte à une poursuite de la course aux armements dans une autre direction. Cela porterait préjudice aux accords FNS et à l'énorme travail accompli sur ces questions…
 
Je comprends que la puissance américaine repose en grande partie sur vos forces navales et que vous avez besoin de ces armes. Nous ne voulons pas agir comme des gens qui ne voient ni ne comprennent rien. Nous espérons toutefois que vous comprendrez qu'il est impossible de résoudre la question de la réduction des SNF sans un accord sur les missiles de croisière à lanceur maritime. Nous attendons cet accord. Je pense que nous sommes d'accord sur la nécessité de fixer un plafond pour ce type de missiles, et il serait crucial que nous parvenions à nous mettre d'accord sur ce plafond pendant que nous sommes ici (...) Concernant les missiles de croisière à lanceur aérien, mes collègues m'informent que nous avons progressé sur cette question et que nous pourrions parvenir à un accord (…)
Nous soutenons la vérification universelle, qui s'étendrait aux navires, aux avions et aux missiles mobiles, à leur zone de stationnement, etc. Et, s'il vous plaît, n'utilisez pas l'excuse de la propriété privée. Quelle différence cela fait-il pour nous que des missiles ou d'autres types d'armes soient fabriqués par l'État, une coopérative ou une entreprise privée ? L'essentiel est qu'ils soient fabriqués (…) Nous partons du principe qu'il devrait y avoir des conventions universelles et, par conséquent, une vérification universelle. Cela devrait faire l'objet de futures négociations. (…)
Passons à une autre question. La partie américaine a proposé la signature d'un accord séparé sur la notification du lancement d'ICBM et de missiles de croisière à lanceur maritime, non seulement hors du territoire national, mais aussi à l'intérieur des frontières du pays.
 
Shultz : Le lancement de tout missile balistique.
 
Gorbatchev : Nous pouvons accepter cela. Parallèlement, nous demandons à la partie américaine d'examiner notre proposition. Nous allons donc élaborer ici un accord sur la notification du lancement d'ICBM et de missiles de croisière à lanceur maritime et le signer à Moscou. Ce sera une étape importante. Pour ma part, je souhaiterais proposer que nous chargions nos experts de conclure un accord, ou du moins de commencer à le faire. Pour ma part, je voudrais proposer que nous demandions à nos experts de trouver un accord, ou au moins de commencer des négociations à Moscou, sur la notification du lancement de missiles de croisière à lanceurs maritimes et aériens ; et le décollage simultané de bombardiers lourds, disons 100. Après tout, lorsque 100 bombardiers lourds américains ou soviétiques sont en vol, on peut se demander s'il s'agit d'un exercice ou d'une attaque. De plus, nous devrions convenir de nous informer mutuellement des exercices stratégiques, et également de parvenir à un accord sur l'interdiction des missiles balistiques à basse trajectoire. Soit dit en passant, il s'agit d'une idée américaine. Nous pensons qu'un accord sur ces questions nous permettrait d'accroître la prévisibilité, de réduire la menace d'une guerre nucléaire et de renforcer la stabilité stratégique.
Nous proposons donc d'élaborer un accord sur la base de votre proposition et de charger nos experts d'étudier les questions que nous avons soulevées.
 
Carlucci : Concernant les missiles à basse trajectoire, proposez-vous d'interdire la recherche et le développement dans ce domaine, ou de nous informer mutuellement de leur lancement ? 
 
Gorbatchev : Nous proposons une interdiction des missiles à basse trajectoire. Discutons de cette proposition, puisqu’elle a été initialement présentée par les Américains. Voyons si vous accepterez votre propre proposition. Je l’espère.
 
Shultz : Ai-je bien compris que vous êtes prêts à signer ici un accord de notification mutuelle du lancement de missiles balistiques ?
 
Gorbatchev : Oui, nous sommes prêts à le signer.
 
Shultz : Quant aux autres questions, par exemple la notification du décollage de 100 bombardiers lourds et plus, nous pouvons convenir de les étudier, ainsi que d’autres mesures de confiance similaires. Ai-je bien compris ?
Gorbatchev : Oui, nous proposons d’étudier ces questions et de parvenir à un accord, si ce n’est maintenant, du moins plus tard.
 
Carlucci : Qu’en est-il de l’interdiction des missiles à basse trajectoire ?
 
Shultz : Si j’ai bien compris, cette question doit être étudiée.
 
Reagan : Je pense que la signature d’un tel accord témoignera des progrès réalisés suite aux négociations sur le SNF.
 
Gorbatchev : Je propose d’aborder dès maintenant la question des armes et des forces conventionnelles en Europe. Globalement, la situation évolue dans la bonne direction. Nous pourrions convenir prochainement d’un mandat de négociation sur ce sujet. Il ne nous reste plus qu’à décider de l’objet des négociations. E.A. Chevardnadze m’a dit que les 11 et 12 mai, lui et le secrétaire d’État Shultz semblaient avoir trouvé une réponse à la question de l’objet des négociations. Les parties ont convenu que le sujet porterait sur les forces armées conventionnelles, les armes et les technologies conventionnelles ; Aucune force armée, arme ou technologie conventionnelle ne sera exclue des négociations, car elles peuvent être utilisées conjointement avec des munitions conventionnelles et autres. Les armes nucléaires ne seront pas incluses dans les négociations. Il a été décidé de soumettre ce texte à Vienne. Si la partie américaine est prête à confirmer cet accord, nous sommes prêts à discuter de la manière de le refléter dans notre document conjoint. Je pense que ce serait très important ; cela résoudrait pratiquement le problème du mandat (…)
Voilà notre logique. Je ne vois pas ce qui pourrait être répréhensible. Qu'est-ce qui ne vous convient pas ? Qu'est-ce qui vous empêche de discuter sérieusement de ces questions ? Je ne pense pas que quoi que ce soit doive vous en empêcher. Pourquoi alors la question des armes conventionnelles est-elle encore utilisée comme un voile rouge contre un taureau ? Je pense que si vous agissez ainsi, vous travaillez pour la propagande, pas pour la politique. Il y a beaucoup de propagandistes autour de nous, mais nous sommes des politiciens. Si tel est le cas, je suis sûr que nous avons une base pour des déclarations sérieuses qui pourraient être convenues ici, à Moscou.
(…) Avez-vous pris note du fait que nous proposons de mener des inspections pour examiner les données de base dès le début des négociations. Cela nous permettrait de déterminer les chiffres, les asymétries, les déséquilibres, etc. appropriés. Globalement, il me semble que quelque chose se trame ici. Mais il est important que ce soit une bonne chose… »

Cet extrait des conversations est révélateur du degré de détails sur lesquels les délégations négocient. Le ton de Gorbatchev, très direct, est vérifié dans d’autres conversations de ce type. Ce jour-là, c’est lui qui « mène la danse » et les Américains tentent de s’adapter.

2.2.3.  Promenade sur la Place Rouge

L’épisode le plus spectaculaire du sommet de Moscou, car assez inhabituelle dans ce type de cadre très strict, est la promenade présidentielle sur la Place Rouge. Gorbatchev et Reagan quittent en effet le Kremlin, le 31 mai, pour se rendre sur la plus grande place du monde. Géographiquement, elle se situe au pied oriental de la muraille du Kremlin, cette fortification, dont les premières traces archéologiques et mentions écrites remontent au XIIème siècle.

Les images sont stupéfiantes et ne manquent pas de surprendre les opinions publiques mondiales : un président américain, tout sourire, qui foule les pavés russes à quelques mètres du mausolée de Lénine, le père de l’URSS, que l’on aperçoit en arrière-plan. Evidemment, si les images sont disponibles, c’est parce que quelques cameramen sont invités à les suivre. C’est un instant de communication pure. On voit le président américain et le secrétaire général du PCUS déambuler en discutant, accompagnés de leurs interprètes et de leur entourage direct. Au total, une vingtaine de personnes.

Ils sortent du Kremlin par l’une des portes médiévales de la forteresse. Ils s’arrêtent sur la place, entre la fameuse cathédrale aux clochers colorés Saint-Basile et, un peu plus loin, le mausolée de Lénine. Là se trouve un groupe de Moscovites, au premier rang desquels plusieurs femmes. « J’ai une grande admiration pour les femmes de Russie, dit Reagan. Je vous trouve courageuses. Je crois que vous contribuez à la grande stabilité de toute la société ». Des sourires, de regards, de « merci » s’échangent. Reagan poursuit : « Vous devriez savoir que le Secrétaire général et moi avons une idée en commun, et que c’est qu’il doit y avoir une amitié entre nos deux pays »[17].

Certains des Moscovites présents posent des questions. Les deux présidents parlent aussi d’un possible échange d’étudiants au niveau des grandes universités : des Américains étudieraient à Moscou et réciproquement. Un père de famille portant son jeune enfant dans les bras le tend vers Mikhaïl Gorbatchev, qui le prend. « Tu reconnais le président Reagan ? », plaisante-t-il. Ce dernier lui serre la main tout sourire.

Alors que les deux hommes continuent leur progression sur la Place Rouge, le dialogue se fait parfois inaudible des micros. « Nous devons avoir un dialogue, un bon dialogue, honnête », dit encore Gorbatchev. La foule présente applaudit. Et au bout de quelques minutes, Ronald Reagan a cette « petite phrase » qui fera beaucoup parler. Alors que les deux leaders s’arrêtent pour dialoguer avec les journalistes, l’Américain affirme : « Je voulais voir la Place Rouge depuis longtemps et le Secrétaire général m’a gentiment emmené et j’ai parlé à vos concitoyens ». Une question d’un journaliste surgit au loin : « Pensez-vous toujours que nous sommes l’empire du mal ? ». Reagan répond : « Non ». Cet échange aura des conséquences.

Une question essentielle qu’il convient de poser est celle de la spontanéité de la rencontre avec les citoyens. L’observateur attentif ne peut que douter de la spontanéité de cette rencontre, au vu de l’expertise en propagande du régime soviétique. Néanmoins, cet échange de plusieurs minutes est assez inédit pour le narrer. Selon Pavel Palazchenko, l’interprète de Mikhaïl Gorbatchev présent à cette occasion, « la promenade sur la Place Rouge n’était probablement pas improvisée, mais je n’ai jamais demandé à Gorbatchev ou Tchernayev. Le plus probable est que les gens présents n’étaient pas des « touristes accidentels », ne serait-ce que pour des questions de sécurité »[18].

2.2.4. Discours officiels lors de la présentation du traité INF

Le 1er juin, le Kremlin et la Maison Blanche ont organisé une cérémonie officielle autour du Traité INF. Une idée que l’on pourrait considérer comme étrange, étant donné que le traité a déjà été signé à Washington. Mais nous sommes intégralement dans l’aspect public, dans l’aspect communication, de ce sommet : pour rendre compte du rapprochement américano-soviétique, les équipes dirigeantes ont imaginé une cérémonie de signature pour célébrer la ratification du document par le Sénat américain[19]. Par conséquent, comme pour une signature historique, les deux leaders échangent une poignée de main, puis les documents. Ils s’assoient à une grande table blanche à dorures et ils signent, face aux invités et aux flashs de photographes. Ils se lèvent et échangent à nouveau les documents, et se serrent la main avec sourire.

Mikhaïl Gorbatchev prend la parole en premier. « L'ère du désarmement nucléaire a commencé. Au vu du travail accompli ces derniers jours, nous pouvons affirmer avec satisfaction que ce qui se passe ces jours-ci à Moscou relève de la grande politique, une politique qui touche aux intérêts de millions de personnes. Chacune de ces réunions a porté un coup aux fondements de la guerre froide. Chacune d'elles a ouvert d'importantes brèches dans la forteresse de la Guerre Froide et ouvert la voie à une politique mondiale civilisée et moderne, digne des temps nouveaux. Mais la grande politique est une politique difficile, où chaque pas est difficile à franchir. (…) C'est l'idée d'un monde dénucléarisé et non violent. C'est cette idée qui est inscrite dans le mandat que le peuple soviétique donne à ses représentants au début de toute négociation ».
Le discours est très optimiste pour le futur, encourage les pas difficiles des négociations. Ronald Reagan se lève et s’exprime à son tour : « Ce sont des moments historiques (…) Vous savez que notre cheminement jusqu'ici n'a pas été facile. L'objectif, non seulement de maîtrise des armements, mais aussi de réduction des armements, a toujours été au cœur de mes préoccupations. Nous avons osé espérer et nous avons été récompensés. »[20]
Le président américain parle de la vérification et des inspecteurs dans les pays respectifs. « Il reste beaucoup à faire, dit-il, avant d’interpeller son homologue. Monsieur le Secrétaire général, nous ne devons pas nous arrêter là. Il reste encore beaucoup à faire. Des progrès ont été réalisés, comme vous le constaterez dans notre déclaration commune. Parlons du traité START. Nous devons poursuivre, même si nous devons vérifier. Des divergences fondamentales nous séparent. Mais une nouvelle ère de paix et de liberté humaine est en marche. Nous avons la responsabilité solennelle de réduire les risques de conflit et de prévenir la guerre. C'est le premier pas vers un avenir meilleur et un monde plus sûr. »

L’assemblée applaudit. Les deux leaders s’applaudissent eux-mêmes. Fin de la séquence.

2.3.  Comment « vendre » le sommet aux opinions publiques

2.3.1.     Le communiqué final commun, une tradition de la diplomatie

A la faveur d’une tradition ancienne, les parties prenantes d’une négociation s’efforcent de rédiger un communiqué final. Ce dernier peut prendre différentes tournures : d’une simple déclaration d’intention à un plan détaillé, en passant par la constatation d’un échec. La déclaration commune rédigée par les équipes de Reagan et Gorbatchev à la fin du sommet de Moscou est assez longue et détaillée, comme pour contourner le fait que rien de très substantiel n’a en réalité été décidé.

Après une introduction, le communiqué fait la liste des sujets abordés : 1 : Arms control (qui prend en compte le traité INF, les essais nucléaires ou encore les armes chimiques) ; 2 : Human Rights and Humanitarian concerns ; 3 : Regional issues ; 4 : Bilateral Affairs ; 5 : future meetings. En ce qui concerne ce dernier point, il est simplement écrit : « Le président et le Secrétaire général, reconnaissance l’importance de leur implication personnelle dans le développement des relations des mois qui viennent, ont donné l’ordre au secrétaire d’Etat Shulz et au ministre des Affaires étrangères Shevardnazde de se réunir autant que nécessaire et à leur rendre compte des façons de s’assurer que des progrès concrets continue dans tous les domaines. Les contacts au niveau des experts continueront également sur une base plus intensive ». Le document américain stipule que cette déclaration commune « n’a pas été diffusée comme un communiqué de presse de la Maison Blanche »[21].

2.3.2.      Les impressions post-sommet au Kremlin

Que ce soit au Kremlin ou à la Maison Blanche, les échanges de notes sur le sommet vont bon train à la suite du sommet. Au Politburo, l’impression est positive. Pavel Palazchenko, le diplomate-interprète de Mikhail Gorbatchev affirme aujourd’hui[22]: « L’humeur à Moscou avant le sommet était réaliste. Mon collègue chargé des relations avec les Etats-Unis et le Canada au ministère des Affaires étrangères, Georgy Mamedov, qui est ensuite devenu ministre adjoint des Affaires étrangères, se plaignait que ce sommet donnait l’impression d’être « mince en substance ». Je trouvais que le fait que Reagan vienne à Moscou était positif en soi, mais c’était décevant que le traité START ne serait pas signé. En réalité, l’aspect le plus important durant ce sommet a été la remarque de Reagan, qui a dit qu’il ne considérait plus l’URSS comme un « empire du mal ». La personne qui était probablement la plus déçue du sommet était George Shultz, qui s’était battu pour la signature de START mais qui a perdu contre les gens de l’administration et d’en dehors de l’administration qui ont continué à être sceptiques envers la Perestroika et Gorbatchev. Il me l’a dit, plus tard, et j’étais d’accord dans le fait que c’était en effet une occasion manquée ».

Un memo de Georgy Arbatov[23], qui dirige l’Institut des études canadiennes et américaines de l’Académie soviétique des Sciences, à Mikhail Gorbatchev tente de faire le bilan du sommet dès le lendemain de sa clôture. Ce document est révélateur de ce que pense le pouvoir soviétique et livre quelques commentaires intéressants pour la situation intérieure américaine et notamment sur la succession de Ronald Reagan. En voici de larges extraits, qui permettent de s’en rendre compte.

« Arbatov souligne l’importance du fait que le sommet a été une « découverte » de l’Union soviétique par l’Ouest et la cassure de l’image de l’ennemi. Il met l’emphase sur le grand agenda qui demeure sur le contrôle des armes, mais il avertit Gorbatchev qu’il ne faut pas s’attendre à des progrès sérieux et réalistes pendant les dernières phases de la campagne électorale aux Etats-Unis. Arbatov pense clairement que l’administration Reagan a épuisé son potentiel de prendre d’avancer sérieusement sur les armes stratégiques ou conventionnelles. Dans une partie du memorendum, il suggère avec précaution qu’il est peut-être temps que l’Union soviétique prenne quelques initiatives unilatérales sur les armes conventionnelles en Europe, comme des réductions significatives du nombre de tanks, ce qui impressionnerait l’opinion publique européenne et qui rendrait plus probable des progrès rapides avec la nouvelle administration américaine »[24]

« Tout d’abord, le sommet a apporté des résultats politiques et diplomatiques substantiels. Il est important de ne pas interrompre le dialogue, même si cela était possible, et même probablement dû au calendrier politique américain (la campagne électorale, la situation dans laquelle se trouve actuellement l’administration sortante – selon la terminologie politique américaine – en état de « canard boiteux »). (…)

Grâce au sommet, l’année 1988 n’a pas été écartée du processus de normalisation des relations soviéto-américaines ; au contraire, elle est devenue un marqueur important de leur évolution, contribuant à en assurer la continuité : les deux candidats probables à la présidence sont simplement contraints, par la logique même des événements, de parler positivement des relations soviéto-américaines, du désarmement et d’autres questions importantes inscrites à l’ordre du jour. C’est ainsi qu’ils « prennent le relais » de Reagan. (…)

Le sommet de Moscou doit être considéré comme l’aboutissement symbolique d’une étape dans les relations soviéto-américaines et dans la politique étrangère américaine. (…)

Ronald Reagan, qui, lors de son premier mandat, prônait une politique de confrontation avec l’URSS, a, par sa visite à Moscou, tiré un trait sur les politiques passées, contribuant ainsi à ouvrir une nouvelle page dans les relations entre les États-Unis et l’Union soviétique. C’est une leçon importante pour la politique étrangère américaine, qui démontre l’irréalisme des tentatives de retour à l’époque de la guerre froide la plus intense. Dans un avenir proche, cela influencera probablement positivement la formulation de la politique américaine envers l’URSS. (…)

Le sommet a revêtu une importance idéologique exceptionnellement grande. Son résultat le plus évident (et il est possible qu’il s’avère être son résultat principal) est qu’il a aidé l’Amérique et l’Occident à découvrir, comme aucun autre événement avant lui, le caractère, l’ampleur et la signification des changements qui se produisent en Union soviétique. (…)

Cela concerne les aspects internes de la Perestroïka, de la Glasnost et de la démocratisation, ainsi que les aspects externes : la nouvelle réflexion en politique étrangère, nos nouvelles approches plus flexibles, notre ouverture d’esprit, etc. En ce sens, le sommet a porté un coup très dur à « l’image de l’ennemi » et pourrait devenir une sorte de « remède » à long terme, qui continuerait d’exercer un effet positif durable sur l’image de l’URSS à l’étranger, surtout s’il est soutenu par de nouvelles actions concrètes. Il s’agit d’un coup porté au point le plus sensible de toute la structure de la « guerre froide », essentiellement à son hypothèse de départ. (…)

Même les événements planifiés par Reagan comme une action de propagande directe (rencontres avec les dissidents, rencontres avec des personnalités religieuses) ont été principalement perçus en Occident comme une confirmation de la glasnost et de la perestroïka en URSS, ce qui est objectivement contraire à notre propagande, mais en notre faveur. (…)

Le sommet de Moscou aura sans aucun doute une importance durable dans plusieurs domaines. L’un d’eux est l’alignement des forces politiques aux États-Unis et, très probablement, en Occident dans son ensemble. Le fait que le principal auteur de la formule de « l’empire du mal », principal partisan américain de la confrontation – Ronald Reagan – ait déclaré publiquement avoir reconsidéré sa position antérieure, et reconnu son inadéquation dans toutes ses déclarations à la fin et après le sommet, a porté un coup terrible aux conservateurs, aux partisans de la « guerre froide » aux États-Unis. (…)

Tout cela, pris ensemble, prive les représentants de la droite de l’un de leurs principaux arguments : ils sont les meilleurs patriotes et les meilleurs défenseurs des intérêts américains face à la « menace communiste ». Quiconque succèdera à Reagan à la Maison-Blanche ne pourra plus qualifier l’URSS d’« empire du mal » ; il devra tenir compte non seulement des succès, mais aussi des lourdes pertes de la présidence Reagan. (…)

L’opinion publique constatera un renforcement de la conviction qu’il est temps de modifier en profondeur la structure globale des relations soviéto-américaines et de les ramener à une situation normale et professionnelle (65 % des Américains interrogés le pensent déjà). La normalisation des relations soviéto-américaines, dans un contexte de détérioration des problèmes économiques et sociaux aux États-Unis, pousse l’élite américaine et la société dans son ensemble à se concentrer sur leurs propres affaires intérieures (ce qui accroît les possibilités pour nous aussi). (…)

De ce qui précède, quelques conclusions et suggestions découlent :

1. Il semble que nous soyons parvenus à sortir de la crise dangereuse des relations soviéto-américaines, entrée en vigueur au début des années 1980. Cependant, cela ne doit pas occulter le ralentissement de leur normalisation. (…)

2. Le sommet a notamment montré que l’administration Reagan avait largement épuisé les initiatives et les concessions qu’elle aurait pu faire dans le cadre politique et idéologique existant. Tout compte fait, elle n’a plus la volonté politique, le pouvoir et la détermination nécessaires pour achever les travaux sur le traité de réduction des armes nucléaires stratégiques, ni pour faire avancer les négociations sur plusieurs autres questions importantes. (…)

3. Sur le plan de la politique étrangère américaine, nous devons toutefois partir du principe que Reagan, au cours des derniers mois de son mandat à la Maison-Blanche, sera de plus en plus contraint. Il ne faut pas exclure qu’il tente d’organiser un cinquième sommet ; cependant, il y a très peu de chances qu’il parvienne à achever les travaux sur le traité sur les armes stratégiques offensives avant la fin de l’administration actuelle. (…)

La recherche de solutions ne doit pas entraîner de concessions excessives de notre part, notamment sur les questions qui divisent les États-Unis. Il s’agit tout d’abord de la préservation du traité de 1972 sur la limitation des systèmes ABM. Sur ce point, toute concession supplémentaire nous paraît inacceptable. Elle ne ferait que susciter l’opposition des principaux groupes du Sénat, du Parti démocrate et même des Républicains modérés. De plus, [de telles concessions] saperaient l’importance de l’accord lui-même, car la future administration ne pourrait pas « restituer » une concession que nous avons déjà faite, quelle que soit sa position sur un problème particulier. C’est exactement ce que nous ont dit les experts de l’entourage de Dukakis lors de nos conversations, exprimant la demande de ses conseillers en politique étrangère de ne pas faire de nouvelles concessions sur le traité ABM (Dukakis, d’ailleurs, par l’intermédiaire de ses experts, essaie déjà de sonder la possibilité d’une rencontre avec M.S. Gorbatchev après la Convention démocrate et sa nomination).

Ce n’est pas une question facile, c’est une question sensible, mais nous devons y réfléchir. Dukakis a également exprimé le souhait de rencontrer et de contacter nos éminents responsables politiques, scientifiques et personnalités publiques qui se rendront aux États-Unis après la Convention démocrate. (…)

4. Afin de développer l’initiative politique que nous avons prise dans un contexte de ralentissement de nos relations avec les États-Unis, il serait désormais important de dynamiser notre politique sur d’autres axes (une telle dynamisation nous aiderait également à exercer une influence sur l’Amérique). (…)

5. Le moment est venu d’agir unilatéralement – ​​après le sommet de Moscou, sans aucun lien avec ce sommet (sinon, toute action de notre part pourrait être interprétée comme de la propagande), mais comme une action politique réfléchie. Nous pourrions envisager, pour commencer, des mesures dans le domaine militaire, inévitables dès que, tôt ou tard, notre plan sur les armes conventionnelles sera accepté par l’Occident, et qui soient raisonnables tant sur le plan militaro-politique qu’économique. »

Six jours plus tard, le 6 juin, dans le cadre d’une réunion du Politburo, Mikhail Gorbatchev fait le bilan de la visite de son homologue américain devant les hauts dignitaires du Parti communiste. S’il sait qu’il n’y a pas eu de progrès sur le Traité START, il met tout de même l’accent sur l’aspect culturel et symbolique du sommet, largement couvert par les médias du monde entier et en particulier par les médias américains.

« Pendant sa visite, les Américains ont pu voir notre style de vie, la vie du peuple soviétique régulier, sur leurs télévisions 24h/24. Le simple fait que l’Union soviétique soit ainsi présente sur les écrans américains est déjà un phénomène moderne. En plus de cela, le peuple russe a été très amical envers le président américain dans les rues de Moscou et partout où il a fait des apparitions. L’Américain moyen a vu le Russe moyen », dit Gorbatchev.

« La discussion des armes conventionnelles et stratégique, et la question entière du désarmement, a été avantagée dans ce contexte. Le changement de ton dans la propagande occidentale était caractéristique. Plus personne ne nous accuse de frustrer ou de supprimer le problème des armes conventionnelles. Il y a maintenant un nouveau motif: « Quelle est l’urgence ? » Face au contexte d’ouverture, l’opération du président pour rencontrer nos dissidents, ce qui a probablement été organisé exprès par l’ambassade américaine, n’était pas seulement un tir à blanc, mais aussi en quelques sortes retourné contre ceux qu’il l’avait conçue. »

« Tout ce qui s’est passé à Moscou devrait être considéré de façon très précautionneuse. Et nos universitaires devraient travailler attentivement sur tous ces aspects. Globalement, un nouveau tournant dans les relations américano-soviétique a eu lieu. Malgré tous les préjudices, le président a pu regarder les choses de façon réaliste et il a parlé de ses impressions avec honnêteté. Il n’a pas été gêné de corriger ses conclusions précédentes qui étaient sujettes à caution. Par conséquent, le facteur humain, que nous regardons avec tant de respect en politique étrangère pour de bonnes raisons, a joué son rôle essentiel »[25].

2.3.3.      Réactions côté américain

La visite présidentielle à Moscou ne marque pas la fin de l’itinéraire pour Ronald Reagan. Il poursuit sa tournée européenne, commencée à Helsinki, avec un arrêt à Londres pour rencontrer la reine Elizabeth II, la Première ministre Margaret Thatcher, ainsi que le Premier ministre japonais, Noboru Takeshita, également présent au Royaume-Uni. Alors que ses conseillers directs de la Maison Blanche poursuivent l’itinéraire avec lui, les diplomates du Département d’Etat se mettent au travail pour analyser le sommet de Moscou et envoyer les câbles à Washington.

L’un de ces documents est le rapport écrit par Jack Matlock lui-même, l’ambassadeur américain à Moscou depuis moins d’un an et ancien négociateur sur les armes nucléaires à Reykjavik en 1986[26]. Alors que le sommet n’est pas encore terminé, il rend compte du dîner organisé par la présidence américaine à la résidence moscovite de l’ambassadeur, Spaso House, pour quarante-deux dissidents soviétiques et refusniks. Cet événement « s’est passé sans anicroche, grâce en partie au KGB et la coopération militaire », qui avaient reçu l’ordre du Kremlin de contrôler le trafic routier du quartier et l’acheminement sans encombre des opposants au régime communiste ! Ce repas avait été demandé par les Américains en amont et l’entourage de Mikhaïl Gorbatchev avait fini par l’autoriser.

« Après des présentations de Sergei Kovalev, Yuliy Kosharovskiy and le Père Gleb Yakunin, le président a donné un discours sur les Droits de l’homme que son public a applaudit vigoureusement. La réception était couverte par un pool de presse, incluant des journalistes soviétiques[27], qui ont vraiment voulu interviewer Sergey Grigor. Les commentaires qui ont suivi de la part des médias soviétiques ont rapidement été diffusés et étaient mordants et sarcastiques », note l’ambassadeur Matlock.

Un dernier paragraphe du diplomate fait la part belle à la presse officielle soviétique. Genrikh Borovik, qui dirige un comité pour la paix et qui est commentateur politique à la télévision soviétique, critique vertement l’événement organisé par les Américains. « Borovik a commenté que le Kremlin n’était pas « irrité » comme cela avait été rapporté dans certains quartiers, écrit Matlock, mais s’est plaint que le président perdait son temps avec des gens qui ne pouvaient pas donner une image objective de la société soviétique. La réception avait clairement un objectif de propagande, Borovik a ajouté, notant que, clairement, l’intention n’était pas d’avoir une discussion sérieuse. La « Pravda » a fait écho à l’opinion de Borovik. (Elle) a qualifié l’événement à Spaso de « spectacle » mettant en scène « des opposants de la Perestroika », la politique de réforme de Gorbatchev.

2.3.4.      Que dit la presse internationale ?

Les deux camps sont évidemment sensibles à l’évolution de l’opinion publique. Les Américains sans doute un peu plus que les Soviétiques, puisqu’ils sont sujets à gagner ou perdre des élections libres[28]. Chez le partenaire français, membre de l’OTAN et regardé par Washington comme un allié sûr depuis que François Mitterrand s’est débarrassé de ses alliés communistes, les journaux mettent l’accent sur le déblocage des négociations sur les armes nucléaires. Dans un article de ses envoyés spéciaux à Moscou, le quotidien du soir Le Monde fait un grand bilan de la visite reaganienne dans la capitale russe, le 2 juin[29].

« Mercredi matin, la cérémonie prévue pour l’échange des instruments de ratification du traité sur l’élimination des missiles intermédiaires (FNI), pour laquelle les dirigeants du Sénat américain étaient attendus à Moscou, devait donner l’occasion aux deux hommes d’insister une nouvelle fois sur la nécessité de débloquer les négociations sur la réduction de 50 % des armes stratégiques. Cette volonté devrait être consignée dans une déclaration commune qui pourrait être rendue publique dans la journée.

Dès mardi en tout cas, MM. Reagan et Gorbatchev ont profité de la brève séance de questions et réponses avec les journalistes qui précède désormais chacun de leur tête-à-tête, pour revenir sur le sujet. M. Gorbatchev a affirmé à cette occasion qu’un traité START pourrait être prêt avant la fin du mandat de M. Reagan, ce que ce dernier a confirmé.

(…) C’est après leur entretien de mardi matin que MM. Reagan et Gorbatchev sont allés impromptu prendre un bain de foule sur la place du Kremlin. Toutes les scènes du genre furent jouées : cris d’admiration de M. Reagan devant la cathédrale Saint-Basile, caresses aux enfants, et même photo des deux hommes avec un grand-père promenant son petit-fils. Retenons deux phrases de cet épisode : « Si les jeunes pouvaient mieux se connaitre, le monde serait meilleur » [Reagan] ; « Nous sommes si critiques à propos de la situation dans notre pays que même les critiques du président sont faibles » [Gorbatchev]. Cette référence à la « perestroika » s’explique par le fait que MM. Reagan et Gorbatchev avaient discuté plus tôt dans la matinée des réformes en URSS mais aussi, à la demande du secrétaire général, des obstacles qui entravent toujours le développement du commerce américano-soviétique. M. Gorbatchev devait revenir sur cette question un peu plus tard, à l’issue de la cérémonie au cours de laquelle furent signés toute une série d’accords bilatéraux relativement mineurs, affirmant qu’il avait eu  » une conversation sérieuse avec M. Reagan sur la coopération économique. J’ai critiqué les positions du président et du Congrès qui ont dressé beaucoup d’obstacles. Le président est convenu que nous devrions aussi chercher une amélioration dans ce domaine « .

Dans la soirée, M. Guerassimov, le porte-parole soviétique, a lui aussi évoqué le sujet, regrettant notamment que Moscou ne jouisse pas du bénéfice de la clause de la nation la plus favorisée et réclamant l’abolition de l’amendement Jackson qui établit un lien entre échanges économiques et droit de sortie des juifs soviétiques. « Que diraient les Américains si nous faisions dépendre notre attitude d’une amélioration du sort des Hispano-Américains ? », fit-il remarquer sans bien se rendre compte qu’il reconnaissait ainsi implicitement la difficile condition faite aux juifs soviétiques (…)

Dans l’après-midi, surplombé de deux bonnes têtes par un Lénine en plâtre, le pourfendeur de l’ «  empire du mal » avait soudain trouvé le ton juste devant un auditoire d’étudiants de l’université de Moscou – soigneusement sélectionnés par le parti mais néanmoins attentifs, souvent approbateurs et en fait sous le charme.

C’est que, au lieu de dresser la longue liste de ce qu’il faudrait changer en URSS pour parvenir à la démocratie, au lieu de critiquer le système communiste, le président américain vantait les mérites des libertés américaines et de la libre entreprise, laissait juges ses interlocuteurs, chantait son pays et applaudissait à la perestroika. Or, s’il est une chose à quoi M. Reagan excelle, c’est cette apologie du libéralisme dans laquelle il sait toujours mettre la force de conviction que donne la sincérité (…)

« Le monde regarde aujourd’hui avec espoir les signes de changements en Union soviétique, les pas vers une plus grande liberté ». « En ce moment, où nous voyons des changements positifs en cours, nous observons et espérons ». Il rapporte qu’il a souligné devant M. Gorbatchev « l’importance d’institutionnaliser le changement » qui, sinon, demeurerait « toujours fragile ». « Votre génération vit l’une des périodes d’espérance les plus exaltantes de l’histoire soviétique, conclut le président américain. Nous avons l’espoir que la promesse de réformes sera remplie [et que] la liberté va fleurir enfin dans le terreau riche et fertile de votre culture ».

Les applaudissements ne seront pas que de courtoisie. Un courant est passé, comme cela avait été le cas durant le déjeuner à l’Union des écrivains, où M. Reagan s’était félicité du « nouveau dégel dans les arts » en espérant qu’il aille « plus loin ». Seule ombre au tableau, l’un des discours de bienvenue a eu raison du président américain, surpris à s’assoupir à table (…)

Entre-temps, le président avait reconnu que « sur les questions de grande importance nous continuerons d’être en désaccord », mais « nous nous connaissons mieux, nous connaissons mieux nos pays respectifs, nous avons fait souvent des progrès historiques et nous continuerons de travailler ensemble, ne permettant plus jamais que le silence s’installe entre nous ».

Même ton, considérations touristiques exceptées, chez M. Gorbatchev, qui a constaté : « Même si tout nous appelle à la coopération et à la confiance, les préjugés comme les stéréotypes sont toujours là comme les rivalités, surtout dans le domaine militaire… Plus important, nous enregistrons cependant quelques progrès vers une meilleure compréhension mutuelle dans ce domaine. »

Les médias américains ne sont pas en reste. Le New York Times, lui aussi par l’entremise de son envoyé spécial à Moscou, insiste sur l’émotion du président américain[30]. « Reagan dit qu’il a été ému par les contacts avec les Russes », titre le grand quotidien de la côte Est.

« Le président Reagan a déclaré aujourd’hui que sa rencontre au sommet avec Mikhaïl S. Gorbatchev avait permis d’accomplir « un travail important » et que ses contacts avec le peuple soviétique au cours de ses quatre jours ici avaient été « profondément émouvants » (…) Il semblait épuisé par ces quatre jours de négociations au sommet, et ses collaborateurs ont reconnu que l’expérience avait été épuisante (…)

Lors de la conférence de presse, le président a répété qu’une grande partie du mérite des changements en cours en Union soviétique revenait à M. Gorbatchev. Il a exprimé une certaine surprise face à la volonté des Russes, ces dernières années, d’entamer des négociations avec nous sur un large éventail de sujets, allant du contrôle des armements aux conflits régionaux.

À la fin de la conférence de presse, lorsqu’un journaliste lui a demandé ce qu’il avait appris ici, le président a répondu : « Je vais répondre d’une seule voix, car je voulais le dire, et je le répète dès que j’en ai l’occasion. Je pense que les femmes russes sont l’une des forces les plus remarquables pour la stabilité et le bien que j’aie vues en Union soviétique. »

Il a tenu un commentaire similaire, louant les femmes soviétiques, lors d’une interview à la télévision soviétique la semaine dernière.

Le président a semblé indiquer qu’après ce sommet, il était moins confiant quant à la possibilité de conclure un traité de réduction des armes stratégiques avant son départ en janvier. Après le sommet de Washington en décembre, des responsables de la Maison-Blanche ont déclaré espérer conclure un tel traité d’ici là et le faire signer ici.

Le président a répondu à une question d’un journaliste soviétique en déclarant que si les négociations sur un traité sur les armes stratégiques se poursuivaient l’année prochaine, « je ferai tout mon possible pour persuader mon successeur de les poursuivre. »

Howard H. Baker Jr., le chef de cabinet de la Maison Blanche, a affiché une baisse de confiance similaire lorsqu’il a déclaré à ABC News lors d’une interview : « Les chances de conclure un traité au cours de ce mandat ne sont probablement pas supérieures à 50-50. »

M. Baker s’est dit quelque peu surpris que M. Reagan ait semblé peu affecté par le caractère dramatique de son voyage ici. Le chef de cabinet a déclaré avoir pensé aux réactions du président lorsque M. Reagan a prononcé un discours mardi à l’Université d’État de Moscou, debout sous un grand buste de Lénine.

« Je pense qu’il considère sa présence à Moscou comme une responsabilité importante pour tenter de trouver une solution pacifique aux nombreux problèmes qui assaillent nos deux nations », a déclaré M. Baker. « Et je ne pense pas que le lieu, le lieu, y soit pour beaucoup. » Je pense que le drame que vous et moi percevons n’a pas d’effet particulier sur lui. »

Plusieurs livres récents d’anciens collaborateurs de Reagan décrivent le président comme une figure particulièrement passive et peu curieuse, qui pose rarement des questions ou semble s’intéresser aux détails d’un sujet (…) Lors de récents discours, le président a reconnu certaines lacunes en matière de droits humains aux États-Unis, mais aujourd’hui, il semble nier ce problème (…)

M. Reagan n’a pas exclu une nouvelle rencontre avec M. Gorbatchev, même si un traité sur les armes stratégiques n’était pas conclu. « Un autre événement pourrait survenir et nécessiter une rencontre », a-t-il déclaré.

La conférence de presse du président a duré 40 minutes, un contraste frappant avec la séance de deux heures menée par M. Gorbatchev, qui, à 57 ans, a 20 ans de moins. »

Un sommet « Feel Good ». L’US Information Agency, dans un rapport daté du 10 juin 1988 et communiqué à la Maison Blanche, a épluché la presse européenne occidentale après le sommet[31]. « Les journaux ouest-Européens appellent Moscou « le sommet à la bonne ambiance » titre l’agence. Parmi les journaux cités : La Stampa (Italie), Le Figaro (France), Diaro de Noticias (Portugal). Trois jours plus tard, le 13 juin, la même agence estime[32] que les capitales des alliés occidentaux européens sont satisfaits du sommet de Moscou. « Les Européens de l’Ouest  sont d’accord pour dire que le sommet a réduit les tensions et sont satisfaits avec le rythme des négociations sur START ; Les Français et les Allemands soutiennent le président dans sa critique sur les Droits de l’homme », titre l’agence. S’en suit le résultat d’un sondage par téléphone réalisé entre le 6 et le 8 juin au Royaume-Uni, en France et en RFA. L’agence américaine a demandé à des instituts de sondages nationaux d’interroger cinq cents personnes chacune.

2.4.  Que retenir de ce sommet de Moscou ?

Le sommet de Moscou de 1988 marque la fin de la Guerre Froide de plusieurs manières et par différentes intensités. Le premier commentaire qui s’impose est sur sa portée symbolique forte : un président américain a foulé sol soviétique, offrant même une télégénie exceptionnelle lors de la promenade sur la Place Rouge. Lorsque Ronald Reagan estime publiquement que l’URSS n’est plus « l’empire du mal », c’est un tournant dans la fin de la Guerre Froide. Comme si, finalement, ce sommet de Moscou devenait le point culminant de cette époque de rapprochement.


En même temps, il s’agit déjà d’un sommet de transition. Le sommet de Moscou est léger en substance : la cérémonie d’échange du traité INF désormais ratifié n’était que pure communication et l’espoir de boucler les négociations d’un futur traité START a été douché avant même l’arrivée de Reagan à l’aéroport. En outre, Ronald Reagan est déjà un « canard boiteux » (lame duck en anglais). Arrivé à la fin de son second mandat, il ne peut pas se représenter selon les termes de la constitution américaine. Son vice-président, George H. W. Bush, élu sur le même ticket en 1980 et réélu en 1984, est déjà le candidat républicain du prochain scrutin présidentiel américain, qui se tiendra cinq mois plus tard, en novembre 1988. L’équipe de Gorbatchev le sait : pour avancer sur START, il vaut maintenant mieux attendre l’arrivée de la prochaine administration – que ce soit celle de Bush, qui serait la continuité de l’administration Reagan, ou celle de Dukakis, le démocrate qui est à ce moment-là le favori des sondages – mais qui perdra l’élection présidentielle.

Le sommet de Moscou, le quatrième entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en trois ans, est donc faible d’un point de vue diplomatique, mais fort en image et en symbole. Sur ce dernier point, il faudra aller plus loin pour voir quel rôle ces images ont joué dans l’opinion publique américaine, soviétique et mondiale dans le processus de la fin de la Guerre Froide. Et quelle place prend le sommet de Moscou dans l’immense tableau des dernières années de cette ère. Dans le cadre de cette étude, il semblait être le plus accessible à faire étudier aux élèves de lycée (voir la première partie), et le plus spectaculaire pour initier l’analyse de l’aspect « public » d’un sommet bilatéral.

Il y aura une dernière rencontre entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, quelques mois plus tard. En effet, le 7 décembre 1988, le Secrétaire général du PCUS se rend à New York pour s’adresser aux Nations unies[33]. Le même jour, sur Governor’s Island, au large de Manhattan, à New York, il rencontre à la fois Ronald Reagan, encore président pour les six semaines qui suivent, et le président-élu, qui n’est autre que le vice-président George Bush et qui prendra ses fonctions le 20 janvier 1989 à midi. Le sommet tourne court, car le leader soviétique apprend à ce moment-là qu’un tremblement dévastateur vient d’avoir lieu en Arménie, l’une des républiques soviétiques. Il décide alors de rentrer dans son pays plus tôt que prévu. Mais la photo de Gorbatchev en présence de « deux » présidents américains, avec les tours de Manhattan à l’arrière-plan, marque également les esprits. Pour le sommet américano-soviétique suivant, il faudra attendre décembre 1989, lorsque Gorbatchev accueillera Bush à bord d’un vaisseau soviétique au large de Malte, en Mer Méditerranée.

CONCLUSION

Ce mémoire de Master 2 devait remplir deux objectifs à la fois distincts et complémentaires. Dans la continuité de mon Master 1 « Métiers de l’éducation, de l’enseignement et de la formation », Parcours « Enseignement Français à l’Etranger », ma mission première était de faire part de l’intégration de la période de la Guerre Froide dans mon enseignement de l’Histoire-Géographie et de Connaissance du Monde au Lycée international de Los Angeles. Ma seconde mission était d’initier une recherche sur le rôle des sommets présidentiels américano-soviétiques dans la fin de la Guerre Froide, en faisant un survol des grands aspects de ces sommets avec les méthodes de l’historien. L’objectif est de pouvoir continuer ce travail de recherche sur ce thème dans le cadre d’une thèse de Doctorat d’Histoire au cours des prochaines années.

A première vue, cette association de « missions » m’a paru difficile et compliquée. Cependant, dès que j’ai eu identifié à la fois le contenu et la méthode pour ces deux aspects, je n’y ai vu que de la complémentarité. Il s’agissait ensuite de trouver la bonne articulation. En effet, ma motivation et ma réalité quotidienne est d’enseigner l’histoire à des collégiens et lycéens. J’adore le défi de trouver de nouvelles manières de stimuler leur intérêt. Mais l’aspect recherche est tout aussi passionnant et j’étais très heureux de retourner à ce rôle, qui m’a été cher lors de mes premières années d’études dans les années 1990 puis dans la décennie 2010 pour l’écriture de livres grand public. L’objectif de conclure un Master 2 et la perspective d’un Doctorat d’histoire sont devenus une motivation obsédante. Et en réalité, faire de la recherche me rend meilleur dans mon enseignement, et mon enseignement enrichie ma démarche de chercheur. Bref, cet exercice a été une expérience très riche pour moi.

La première difficulté a été d’intégrer la Guerre Froide dans mon enseignement alors que cette période ne fait pas partie des programmes des classes que j’enseigne. J’ai tenté d’être ingénieux avec mes élèves de Quatrième, en travaillant sur le thème de la propagande, comparant l’épopée napoléonienne avec l’URSS poststalinienne. Ce fut, je crois, une expérience intéressante pour les élèves. Avec les élèves de Première BFI, j’étais plus libre d’aborder la Guerre Froide en classe de Connaissance du Monde, puisque j’ai moi-même construit mon programme. L’étude des questions géopolitiques actuelles, avec la guerre menée par la Russie de Poutine contre l’Ukraine, m’a permis d’enseigner à la fois un rappel de l’histoire de la Guerre Froide et de son issue, et d’aborder les questions des armements nucléaires d’alors et d’aujourd’hui – une thématique clé de la fin de la Guerre Froide. La visite du Musée Wende de Culver City a été un moment important de l’année scolaire. Enfin, il a été assez logique de faire travailler les élèves sur des images d’un sommet présidentiel entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. Une façon naturelle de faire le lien entre les deux parties de ce mémoire. En choisissant ce fil conducteur, tout en tentant de le placer dans un contexte plus large, je pense avoir relevé le défi de ce mémoire hybride.

Je me place désormais dans la perspective de poursuivre ce travail, de l’approfondir, de le rendre encore plus cohérent dans le cadre d’une thèse de Doctorat. Je souhaite, modestement, apporter ma pierre à l’édifice de l’historiographie de la fin de la Guerre Froide. Cette période, infiniment complexe et dont nous vivons encore les conséquences aujourd’hui, peut s’analyser par ses aspects économiques et sociaux, culturels, scientifiques, politiques et bien d’autres façons encore. Et si l’étude des sommets présidentiels – ces événements à la fois politiques, diplomatiques et publics – a déjà fait l’objet de nombreuses recherches, je souhaite explorer leurs portées de façon nuancée et approfondie.

BIBLIOGRAPHIE

Les sources sont nombreuses. Vivant aux Etats-Unis et ayant déjà eu l’expérience du travail sur les archives nationales à la bibliothèque présidentielle Ronald Reagan pour mon dernier livre publié, j’ai eu le plaisir d’y retourner pour ce mémoire et de travailler avec les archivistes professionnels. Bon nombre de ces archives sont désormais disponibles en ligne, notamment une grande quantité de documents de la CIA. En ce qui concerne les sources soviétiques accessibles, elles sont quasiment toutes traduites en anglais et disponibles dans différentes institutions américaines et européennes. La Fondation Gorbatchev, avec qui je suis resté en contact depuis 2016, a également pu m’envoyer quelques documents pour ce travail.  

Pour le mémoire de Master 2 et la future thèse de Doctorat :

Archives de la présidence américaine, du département d’Etat, de la CIA 

Bibliothèque présidentielle Ronald Reagan, Simi Valley, CA

Bibliothèque présidentielle George H.W. Bush, College Station, TX

Bibliothèque présidentielle Bill Clinton, Little Rock, AR

Collection de documents présidentiels à l’Université de Californie, Santa Barbara.

Archives du Kremlin, du Politburo du PCUS et des PC des pays satellites (traduites en Anglais)

George Washington University

Stanford University (Hoover Institute)

Fondation Gorbatchev, Moscou.

Wilson Center, Washington D.C.

Wende Museum (bloc de l’Est), Culver City, CA

Bibliographie indicative

Pour le contexte:

Archie Brown, The human factor: Gorbachev, Reagan and Thatcher and the end of the Cold War, Oxford University Press, 2020.

Christian Caryl, 1979: Strange Rebels, Basic Books, 2014.

C.-P. David, J. Vaïsse & L. Baltazar, La politique étrangère des Etats-Unis, Les presses de Science Po, 2008.

Alexander Dallin & Condoleezza Rice, The Gorbachev Era, Stanford Alumni Association, 1986.

Therese Delpech, Nuclear Deterrence in the 21st century, Rand Corporation, 2012

Mario Del Pero & Justine Faure, La guerre froide globale in Décentrer la guerre froide, Monde(s) histoire espaces relations, P.U. Rennes, 2020

Robert English, Russia and the idea of the West: Gorbachev, intellectuals, and the end of the Cold War, Columbia Press University, 2000.

André Fontaine, La Guerre froide 1917-1991, Points, 2006.

Jacques Levesque, L’URSS et sa politique internationale, de Lénine à Gorbatchev, Armand Colin, 1988.

John Lewis Gaddis, The Cold War, a new history, Penguin Press, 2005.

Pierre Grosser, Les temps de la guerre froide : réflexions sur l’histoire de la guerre et les causes de sa fin, Complexe, 1995.

Pierre Grosser, 1989, l’année où le monde a basculé, Perrin, 2009.

Edward Judge & John Langdon, The Cold War, a history through documents, Prentice Hall, 1999.

Catherine Grace Katz, The daughters of Yalta, Mariner Books 2020.

Melvyn P. Leffler, For the Soul of mankind. The United States, the Soviet Union and the Cold War, Hill and Wang, 2007.

Paul Lettow, Ronald Reagan and his quest to abolish nuclear weapons, Random House, 2005.

Capricia Penavic Marshall, Protocol, the power of diplomacy and how to make it work for you, Harper Collins 2020.

George Packer, Our man: Richard Holbrooke and the end of the American century, Knopf 2019.

David Reynolds, Six meetings that shaped the Twentieth century, Basic Books, 2007.

Guillaume Serina, Reagan-Gorbatchev. Reykjavik 1986, le sommet de tous les espoirs, L’Archipel, 2016.

Robert Service, The end of the Cold War: 1985-1991, Public Affairs, 2015.

Georges-Henri Soutou, La guerre de cinquante ans : les relations est-ouest de 1943 à 1990, Fayard, 2001.

Nicolas Werth, Le cimetière de l’espérance. Essais sur l’histoire de l’Union soviétique 1914-1991, Tempus, 2019.

Nicolas Werth, Histoire de l’Union soviétique, de l’Empire russe à la CEI 1900-1991, PUF, 2021

Vladislav Zubok, A failed empire: the Soviet Union in the Cold War from Stalin to Gorbachev, UNC Press, 2007.

Mémoires des protagonistes :

George Bush, A World transformed, Knopf, 1998.

Jimmy Carter, Keeping Faith, the memoirs of a president, Bantam Books, 1982.

Anatoli Chernayev, My six years with Gorbachev, Penn State University Press, 2000.

Bill Clinton, My life, Knopf, 2004.

Anatoly Dobrynin, In Confidence: Moscow’s ambassador to America’s six cold war presidents, Times Books, 1986.

Mikhail Gorbatchev, Mémoires, Editions du Rocher, 1997.

Jack Matlock, Reagan and Gorbachev, how the Cold War ended, Random House, 2004.

Pavel Palazchenko, My years with Gorbachev and Shevarnadze, Penn University Press, 1997

Ronald Reagan, An American life, Simon & Schuster, 1990.

Biographies (exemples) : 

Max Boot, Reagan, his life and legend, W.H. Norton, 2024.

William Taubman, Gorbachev, his life and times, W.H. Norton, 2018

Témoignages directs de protagonistes (entretiens)

Articles de presse internationale, reportages télévisés internationaux, documentaires.


[1] Voir la première partie du mémoire.

[2] Voir le plan provisoire complet en introduction du mémoire.

[3] Pour comparaison, voir en Annexe les préparatifs du sommet de Reykjavik de 1986 (extraits de Guillaume Serina, Reagan-Gorbatchev. Reykjavik 1986, le sommet de tous les espoirs, Editions l’Archipel, 2016).

[4] NATO/Moscow Summit, Advance Trip Oct 3-10/1988. Fritz Ermarth Files. White House Archives. Reagan Presidential Library.

[5] Moscow Summit, Background Book, Kenneth Duberstein Files, White House Archives, Reagan Presidential Library.

[6] The American presidency project, Ronald Reagan Public Approval, University of California Santa Barbara. http://www.presidency.ucsb.edu

[7] White House office of Research 1981-1989: Speechwriting. Ceremony upon departure for Moscow Summit, 25/5/1988. Reagan Presidential Library.

[8] White House office of Research 1981-1989: Speechwriting. Radio Talk: Moscow Summit, 28/5/1988. Reagan Presidential Library.

[9] Ce sont les deux piliers des réformes intérieures de Gorbatchev. Glasnost signifie Transparence et Perestroika Reconstruction.

[10] Pavel Palazchenko, My years with Gorbachev and Shevardnadze, Penn State Press, 1997. P.90-91.

[11] Pavel Palazchenko, op-cit, Penn State Press, 1997. P.91.

[12] Images rendues disponibles par la Ronald Reagan Presidential Library diffusées sur la chaîne C-Span en juin 1988.

[13] Le président avait utilisé se terme le 8 mars 1983 lors d’un discours tenu devant l’Association nationale des Evangéliques.

[14] Memorandum of conversation, The president’s first one-on-one meeting with General Secretary Gorbachev. Files Fritz Ermarth, Box 92084, National Archives. Ronald Reagan Presidential Library. Notez que les conversations sont toujours présentées à la troisième personne dans la tradition archiviste américaine. Les Russes utilisent quant à eux les guillemets et la première personne.

[15] Memorandum of conversation, The president’s first one-on-one meeting with General Secretary Gorbachev. Files Fritz Ermarth, Box 92084, National Archives. Ronald Reagan Presidential Library.

[16] Les extraits qui suivent proviennent cette fois-ci de la source soviétique, Archives de la Fondation Gorbatchev, Fond 1, opis 1. National Security Archive (traduit du russe à l’anglais par Anna Melyakova).

[17] Images rendues disponibles par la Ronald Reagan Presidential Library diffusées sur la chaîne C-Span en juin 1988.

[18] Email de Pavel Palazchenko à Guillaume Serina, le 21 avril 2025.

[19] Le sénat américain a ratifié le traité la veille du sommet, le 28 mai 1988.

[20] Images rendues disponibles par la Ronald Reagan Presidential Library diffusées sur la chaîne C-SPAN en juin 1988.

[21] Joint Statement Following the Soviet-U.S. Summit Meeting in Moscow, 1er juin 1988. Ronald Reagan Presidential Library.

[22] Email de Pavel Palazchenko à Guillaume Serina, le 21 avril 2025.

[23] Georgy Arbatov, About the Results of the Moscow Summit and Their Impact on U.S. Foreign Policy and Soviet-American Relations. 1er juin 1988. NSC Archives. https://nsarchive.gwu.edu/document/22558-document-11-georgy-arbatov-memo-gorbachev Source: Archive of the Gorbachev Foundation. Fond 2. Translated by Svetlana Savranskaya for the National Security Archive

[24] Introduction au Memorendum from Georgy Arbatov to Mikhail Gorbachev, 1er juin 1988. Fondation Gorbatchev, Fond 2. Traduit en Anglais par Svetlana Savranskaya pour les Archives de la Sécurité nationale.

[25]  The Gorbachev Foundation Archive, Fond 1, Opis 1. Notes of Anatoly

Chernyaev. Published in Chernyaev, Medvedev and Shakhnazarov, eds., V Politburo

TsK KPSS, p. 388. Translated by Anna Melyakova.

[26] Department of State Cable, The President’s Human Rights Reception a Success, 30 mai 1988. Ronald Reagan Presidential Library NSDD 305.

[27] Le pool de presse comportait 15 journalistes américains, 15 journalistes soviétiques et 15 journalistes internationaux, précise le câble de Matlock.

[28] Lors des élections Midterms de novembre 1986, soit deux semaines après  le sommet de Reykjavik, les républicains ont perdu le contrôle des deux chambres du Congrès.

[29] Le Monde, Le sommet Reagan-Gorbatchev : Américains et Soviétiques veulent débloquer la négociation sur les armements stratégiques, 2 juin 1988. https://www.lemonde.fr/archives/article/1988/06/02/le-sommet-reagan-gorbatchev-americains-et-sovietiques-veulent-debloquer-la-negociation-sur-les-armements-strategiques_4100958_1819218.html

[30] The New York Times, Moscow Summit: Reagan says he was moved by contacts with Russians, 2 juin 1988. https://archive.ph/20240812165002/https://www.nytimes.com/1988/06/02/world/moscow-summit-reagan-says-he-was-moved-by-contacts-with-russians.html#selection-637.0-761.157

[31] U.S. Information Agency, Office of Research, West European papers call Moscow “The good atmosphere summit”, 10 juin 1988.

[32] U.S. Information Agency, Office of Research, Post-Moscow Flash Survey, 13 juin 1988.

[33] Mikhaïl Gorbatchev annonce aux Nations unies que l’URSS éliminera unilatéralement une grande partie de son armement. Certains observateurs estiment qu’il s’agit d’un tournant vers la fin de la Guerre Froide.

ANNEXES

Annexe 11 : La préparation du sommet de Reykjavik (pour comparaison)

Extraits de Guillaume Serina, Reagan-Gorbatchev : Reykjavik 1986, le sommet de tous les espoirs, éditions l’Archipel 2016. 

Dans les deux semaines qui précèdent le départ du président pour l’Islande – le Sommet de Reykjavik ayant été fixé aux 11 et 12 octobre – les réunions en interne et les notes se multiplient. Le 30 septembre, un rapport de l’« équipe de mission spéciale » du département d’État recense les thèmes à aborder avec les soviétiques. Ce long document s’adresse à quatre personnes, exclusivement membres du Conseil national de sécurité (Robert Pearson, Jack Matlock, McDaniel) et à un conseiller du vice-président Bush dont le nom a été caché. Sur cinq pages et demi, l’équipe de diplomates rappelle les thèmes principaux qui devraient être abordés dans les conversations entre Reagan et Gorbatchev.

« La rencontre de Reykjavik n’est pas une cérémonie de signature ou un événement médiatique, mais un pré-sommet de préparation :

– aucune signature d’accord n’est attendue ni nécessaire ;

– l’objectif est d’identifier les domaines où les progrès sont possibles et d’accélérer les négociations ;

– la rencontre d’Islande doit préparer le terrain à la visite de Gorbatchev aux États-Unis, et non s’y substituer. »

Ce dernier point est important pour les Américains. Reyjkavik doit préparer un sommet officiel en grande pompe à Washington plus tard dans l’année ou l’année suivante. On retrouve cette insistance dans moult documents de la Maison Blanche.

Le récapitulatif de l’équipe spéciale se poursuit, insistant parfois sur des phrases en les soulignant. Comme celle-ci : « Nous ne sacrifierons pas les intérêts américains dans le but d’avoir un sommet ou pour obtenir des accords. » Puis : « Nous nous concentrerons sur un large programme essentiel pour une vraie paix et une relation plus productive, y compris sur les droits de l’homme, la réduction des armements, les questions régionales et les dossiers bilatéraux. »

(…) 

Le 3 octobre, on passe enfin à la vitesse supérieure. Cette date semble clé à la Maison Blanche. Après les conversations et les documents surtout dédiés aux objectifs et aux intentions, désormais, c’est le dispositif concret qui se met en place autour du président Reagan. Dans un document confidentiel réalisé par le Conseil national de sécurité et signé de la main même de Ronald Reagan, les groupes de travail sont désormais composés. Un schéma joint au document montre qu’il y a trois niveaux de préparation du sommet. D’abord, le « Senior Planning Group », codirigé par le chief of staff Donald T. Regan et le conseiller à la sécurité nationale, John Poindexter. Ces derniers vont « coordonner la préparation des rencontres ».

Juste en dessous, on trouve le « White House Working Group », mené par Alton Keel, l’assistant du président aux affaires de sécurité nationale et par Dennis Thomas, un autre assistant du président (…)

Cette architecture peut paraître compliquée, mais en réalité, elle est le strict nécessaire à l’échelle de la présidence des États-Unis. Au total, très peu de personnes seront directement impliquées dans le processus : autour d’une quinzaine de conseillers, chargés de préparer en un temps record des discussions cruciales pour l’avenir des États-Unis et de la planète. Insistons tout de même sur le fait que ces questions ont toujours fait l’objet de dialogue à des niveaux inférieurs, avant même le Sommet de Genève de 1985 et plus encore depuis lors. Mais l’accélération du calendrier à la demande de Mikhaïl Gorbatchev provoque un branle-bas de combat, une sorte d’opération commando pour arriver prêts à Reykjavik.

Le président Reagan lui-même s’implique plus directement, quelques jours après la conception du dispositif des groupes. Le 6 octobre, il s’invite de façon informelle dans une réunion du NSC, au sein de la Maison Blanche. Et aux conseillers présents, Ronald Reagan livre plusieurs remarques. « Je suis très heureux de vous rencontrer aujourd’hui. C’est une chance de dire bonjour à vous tous et de vous féliciter pour le travail que vous faites sur les questions de défense et de paix. […] Depuis le début, nous avons essayé de faire de cela un moment historique de cette présidence ; nous avons essayé de garder une approche prudente, réaliste et délibérée au sujet des relations americano-soviétiques. Au lieu de nous précipiter vers des négociations mal préparées avec les soviétiques, cette administration a pris son temps dès ses premiers jours pour clarifier les éléments essentiels en politique étrangère : notre engagement pour les objectifs jumeaux de la paix et de la liberté mondiale, notre volonté d’être réalistes et francs vis-à-vis des soviétiques, de définir publiquement la distinction cruciale et morale entre le totalitarisme et la démocratie et d’aider activement ceux qui luttent pour leur propre détermination.

Ce type de rencontre impromptue entre le président et ses hommes n’est pas quelque chose de fréquent. L’agenda de Reagan est millimétré. Le fait qu’il se rende à cette réunion pour livrer franchement ses impressions à ses conseillers à quelques jours d’un sommet crucial révèle son implication personnelle et l’émotion qui règne alors. Pour Ronald Reagan, c’est presque une affaire personnelle. C’est aussi une façon pour lui de mettre la pression sur ses collaborateurs.

Malgré la préparation hâtive du sommet, les Américains tentent évidemment de ne rien laisser au hasard. L’entourage présidentiel veut par conséquent cerner les arrière-pensées des soviétiques. Préparer Reagan aux réactions et aux objectifs supposés réels de Gorbatchev devient une priorité urgente. Deux documents classés à l’époque « top secret » révèlent ce que la Maison Blanche pensait du leader soviétique et comment les conseillers ont préparé le président américain aux rencontres de Reykjavik.

En date du 2 octobre, d’abord, un document « secret/confidentiel » directement destiné à Ronald Reagan et récemment déclassifié, qui s’intitule « Comment maximiser votre effet de levier ». Le premier paragraphe, « Comprendre ce que Gorbatchev veut », se concentre sur les objectifs du Kremlin. (…)

Le paragraphe suivant est encore plus éloquent. « Il (Gorbatchev) pense que vous, ou le reste de Washington, voulez un sommet plus que lui. Il veut exploiter cela. Il pense (depuis Genève et votre correspondance) que vous voulez vraiment une percée vers un accord de réduction d’armes nucléaires. Il veut que vous acceptiez ses conditions, et, plus important, que vous renonciez à la SDI. […].

Le conseiller du président continue le briefing, mettant en exergue les prochaines élections de mi-mandat, qui doivent se tenir début novembre, soit à peine trois semaines après le Sommet de Reykjavik. Selon lui, Gorbatchev veut exploiter la pression électorale, espérant une concession majeure des Américains, car « vous ne voulez pas revenir à Washington d’une rencontre qui serait vue comme un échec ». Une opinion que ne partage pas John Poindexter. Le conseiller à la sécurité nationale estime aujourd’hui que les élections législatives en vue n’ont pas joué. « Je ne me souviens pas que, lors de la préparation du sommet, les affaires intérieures aient joué un rôle important. Après Reykjavik, à notre retour, si. »

L’analyse porte par la suite sur la situation intérieure à Moscou et aux jeux de pouvoirs à l’intérieur même du Parti communiste. « Gorbatchev a besoin de montrer au peuple soviétique, à l’élite du parti, à ses collègues et au monde qu’il est un homme d’État sur qui il faut compter, qu’il est aussi raisonnable et pragmatique, prêt à faire affaire mais capable de défendre les intérêts vitaux de l’Union soviétique et son prestige. »

 Les conseils proférés au président américain sont directs : « Connaissez vos propres forces », « soyez réaliste sur vos propres objectifs de communication », « ne vous excusez pas au sujet de vos positions, comme les droits de l’homme », « communiquez gentiment votre volonté d’organiser des sommets informels afin d’avoir de vraies négociations », « posez-lui des questions qui le mettent au défi, mais sans le provoquer ».

Un second document, également transmis au président Reagan le 2 octobre, résume les positions de Gorbatchev sur toutes les questions politiques et diplomatiques qui seront abordées. En introduction, on y lit : « Le secrétaire général Gorbatchev viendra au sommet en Islande en position de force sur le plan intérieur, et aura beaucoup de latitude pour négocier. Il veut trouver un accord sur le contrôle des armes, en partie pour pouvoir avancer son programme économique, mais il n’est pas vraiment sous pression politique et économique pour trouver un accord et préfèrera sans doute s’assurer d’abord d’une visite aux États-Unis, plutôt que de faire trop de compromis en Islande.»

Dans la même période précédant le sommet, le Kremlin s’agite. Autour du secrétaire général Gorbatchev, on s’active pour préparer les arguments et les contre-arguments à déployer devant Ronald Reagan. Mais l’organisation autour de leader de l’Est est sensiblement différente. Alors que le président américain est conseillé directement à l’intérieur de la Maison Blanche, plus les diplomates du département d’État et les militaires du Pentagone, le maître du Kremlin doit faire avec les différentes composantes du système et le collectivisme à la soviétique. Car si Gorbatchev a réussi à fédérer autour de lui, plus d’un an après son arrivée au pouvoir, il est institutionnellement soumis à l’approbation de plusieurs instances : le Politburo du Parti communiste – une sorte d’aréopage des plus hauts dignitaires, le Comité central, sans oublier l’influence de l’armée et du service de renseignement, le fameux KGB.

Mais au regard de plusieurs documents déclassifiés datés des jours qui précèdent le Sommet de Reykjavik, il apparaît que Mikhaïl Gorbatchev avait la haute main sur les préparatifs des négociations sur le désarmement. L’homme s’implique personnellement – plus que Reagan, renforcé par le soutien du Politburo qui lui donne quasiment carte blanche pour arracher un accord avec les Américains.

Les conseillers de Gorbatchev apparaissent comme globalement sur la même longueur d’onde. Il y a là Anatoli Tcherniaïev, le principal conseiller aux affaires étrangères, le maréchal Akhromeïev, qui se fera remarquer à Reykjavik par ses homologues américains, mais aussi Georgi Kornienko et Iouri Vorontsov, chargés d’élaborer les premières pistes de travail.

Les principaux sujets abordés sont quasi identiques à ceux des Américains. Néanmoins, il existe une exception de taille : alors que l’entourage de Reagan insiste sur l’importance de discuter des droits de l’homme et des conflits régionaux (tels que l’Afghanistan), les soviétiques se concentrent presque exclusivement sur la question du désarmement nucléaire, de la « menace » américaine de la « guerre des étoiles » et des essais nucléaires. À la fin d’une réunion préparatoire du Politburo, Gorbatchev résume la situation en quelques mots : « Notre but principal maintenant est de prévenir une nouvelle étape dans la course aux armements. Si nous ne faisons pas cela, le danger pour nous augmentera […]. Nous perdrons, car pour nous aujourd’hui, nous sommes déjà à la limite de nos capacités. »

Le 5 octobre, juste avant de s’envoler vers l’Islande, le Comité central du PCUS résume ses recommandations à Mikhaïl Gorbatchev. Ce document interne est signé par Zaïkov, Tchebrikov, Dobrynine, Iakovlev et Kovalev. Les signataires demandent une approbation finale du Comité, mais listent les derniers conseils en vue des négociations avec Reagan quelques jours après. « Considérant les problèmes de désarmement nucléaire, la position initiale de l’Union soviétique est que le résultat final de toute mesure dans ce domaine doit être l’élimination complète des armes nucléaires, indique le document dès l’introduction. En allant dans cette direction, nous devons nous assurer d’une sécurité égale des deux côtés. »

Viennent ensuite des paragraphes thématiques : « armes offensives stratégiques » ; « missiles à moyenne portée » ; « les problèmes de l’ABM et de l’interdiction des essais nucléaires » ; « questions de vérification ».

Pour les armes stratégiques (les missiles intercontinentaux), les signataires soulignent que la promesse faite par le passé par l’URSS et les États-Unis de réduire de 50 % cet arsenal « ne peut pas être moindre ». Dans cette réunion, le cas de la SDI est également tranché. « Il est très important de s’assurer d’une acceptation mutuelle du fait que le développement et les tests dans le domaine de la SDI seront permis dans les limites (travail de) laboratoire et que les tests en dehors du laboratoire d’armes créées pour frapper, de l’espace, des cibles dans l’espace ou sur la Terre seront interdits. »

Avant d’en arriver à cette position clairement établie (réduction drastique de l’arsenal nucléaire à longue et moyenne portée, d’accord pour le projet américain de « guerre des étoiles » à condition qu’il soit limité au laboratoire), le Comité central du PCUS a progressivement développé sa pensée. Dans un compte rendu de réunion non daté[14], mais qui est antérieur à la déclaration du 5 octobre 1986, les dirigeants soviétiques parlent de la stratégie sous-jacente aux positions établies ci-dessus. Ce document est paraphé par Lev Zaïkov (président de la commission des négociations au sein du Politburo), Viktor Tchebrikov (patron du KGB), Sergeï Sokolov (ministre de la Défense), Anatoli Dobrynine et Alexandre Iakovlev (membres du Comité central) et Anatoli Kovalev (ministre adjoint des Affaires étrangères).

La réflexion est franche et directe entre les hommes. Et ils considèrent le contexte de l’avant-Reykjavik comme très favorable à l’aboutissement d’un accord historique. « La rencontre à Reykjavik sera conduite dans une ambiance où les peuples du monde entier, en particulièrement en Europe, se tournent vers les politiques de l’Union soviétique. Aux États-Unis, les gens ne se contentent plus d’attendre mais insistent sur les décisions qui devraient mettre fin à la course aux armements et la spirale d’un monde vers la guerre nucléaire », indique l’introduction du texte. Puis les dirigeants soviétiques évoquent la situation intérieure des États-Unis. « Reagan a accepté cette rencontre parce que, à cause de la situation interne au pays, il semble qu’il ne puisse plus conserver une position négative sur les questions nucléaires et les relations américano-soviétiques. Pour cette raison, il lui sera difficile de quitter le sommet sans résultat positif. »

Ainsi, « la situation internationale prise dans son entier est propice à ce qu’on fasse une percée à Reykjavik sur les points principaux du désarmement ». (…) On le voit, les soviétiques ne considèrent pas le sommet islandais comme une discussion informelle ou simplement intermédiaire. Ils paraissent prêts à aller dans le vif du sujet et à préparer d’ores et déjà les grandes lignes d’un traité, qui resterait à rédiger dans le détail et à signer lors d’un prochain sommet aux États-Unis.

REMERCIEMENTS

Je voudrais remercier en premier lieu l’INSPE de l’Université Caen Normandie, et en particulier Samuel Voisin et Magali Jeannin, qui ont accepté avec enthousiasme de m’inscrire dans ce Master 2, à la toute dernière minute. Leur confiance m’honore et m’oblige.

Je remercie Magali Jeannin (Université de Caen Normandie) et Mario Del Pero (Sciences Po Paris) pour avoir bien voulu codiriger ce mémoire : leurs conseils et leur bienveillance m’ont à la fois guidé et rassuré.

Merci à Anneli Harvey, chef d’établissement du LILA, et Mathieu Mondange, directeur du campus où j’enseigne, qui sont toujours dans l’enthousiasme et l’encouragement.

Je remercie mes collègues du département d’études sociales, avec qui je partage mon quotidien et qui ont le sens du collectif, et en particulier Quincy Lehr et Claire Vieillard qui ont accepté de répondre à mes questions.

Au Musée Wende de la Guerre Froide, je remercie son chef curateur Joes Segal et son directeur de l’éducation Michael Balot-Garza, qui a accueilli cette année à la fois mes collègues en séminaire et mes élèves en sortie scolaire.

A la Fondation Gorbatchev à Moscou, je remercie Pavel Palazchenko pour son soutien et son aide directe. A la Bibliothèque présidentielle Ronald Reagan à Simi Valley, Ray Wilson et son équipe sont toujours d’une aide précieuse pour orienter les recherches.

Enfin, je remercie ma compagne Akiko Yamagata, qui, par sa foi en mon travail, n’a cessé de me motiver dans cette année particulièrement chargée.